CATHERINE, L’ABANDON DEPUIS L’ENFANCE

PAR LAURIANE CLÉMENT & MARTIN VARRET
LE 28 JUIN 2015

 

Il y a peu, Catherine, 56 ans, disposait d’un logement, d’une voiture, d’une famille. « Je ne pensais pas que ça m’arriverait de tomber un jour à la rue », raconte-t-elle avec pudeur. Très active, l’ancienne opératrice de saisie dans les transports avait tout pour être heureuse. Des coups de malchance ont réveillé les fragilités qu’elle tentait de surmonter depuis l’enfance et l’ont plongée dans la précarité.

LA MALÉDICTION DES DIX ANNÉES

Mais en 2000, à l’orée du nouveau millénaire, les malheurs s’enchaînent. « Ça a commencé avec mon mari. A 40 ans, il a pété un câble, s’est mis à boire et a perdu son travail »,se souvient-elle, le regard bleu et franc. Après vingt ans de mariage, ils finissent par divorcer. Peu de temps après cet épisode douloureux, c’est au tour de Catherine de subir un licenciement économique. Elle tombe en dépression et commence à avoir des problèmes d’alcool. La blonde au caractère bien trempé ne se laisse pourtant pas abattre : « Je m’en suis sortie grâce à une cure, j’ai accepté de me faire soigner. Je suis tombée mais je suis remontée à chaque fois », indique-t-elle fièrement. Tant bien que mal, elle retrouve un autre travail, puis une petite chambre dans un hôtel meublé aux Clayes-Sous-Bois, où elle passe sept années plutôt heureuses.

Mais c’est sans compter « la malédiction des dix années », comme elle la surnomme. En 2011, dix ans après son divorce, sa vie bascule de nouveau. Suite à un incendie, l’hôtel meublé dans lequel elle logeait brûle intégralement. Les émissions de monoxyde de carbone la plongent dans le coma. « Je me suis réveillée à l’hôpital Cochin un mois et demi après, toute ma vie s’était écroulée », confie-t-elle. Avant de souffler, la voix brisée : « C’était ma petite maison, mon chez moi ». Après l’accident, il ne lui reste plus rien. Papiers, vêtements, albums photos, tout a été détruit dans l’incendie. Aucun dédommagement ne lui est accordé puisque l’assurance est au nom du gérant de l’hôtel. Mais l’accident a laissé des traces : un problème cardiaque qui l’empêche de retravailler. Ne lui reste alors qu’une pension d’invalidité de la Sécurité Sociale, 650 euros mensuels. Catherine doit repartir de zéro et sans boulot.

LES DÉMONS DE L’ENFANCE

Pour cette battante, les problèmes matériels n’auraient pas été insurmontables si elle avait été bien entourée. Ce qui pèse le plus sur Catherine et l’empêche de remonter la pente une seconde fois, c’est sa solitude. Quand on creuse un peu, ce sentiment remonte à l’enfance. « Quand mes parents ont divorcé, ma mère m’a laissée avec mon père qui m’a mise en pension, ça a été ça toute ma vie ». Catherine passe alors son adolescence entre ses copines et les bonnes sœurs du pensionnat. « Mes parents ne venaient jamais me chercher, ils m’avaient oubliée. Quand le week-end arrivait, la seule qui restait c’était moi, tout le monde croyait que j’étais orpheline ! ». Elle se rappelle de ces années avec amertume : « je ne comprenais pas, ça marque quand on est gamine. »

Catherine aurait peut-être pu dépasser ce passé malheureux grâce à ses enfants, Michaelle 32 ans, Carine 30 ans et Alexandre 28 ans. Malheureusement, elle les a tous les trois perdus de vue. « C’est venu du divorce avec mon mari, ils l’ont mal supporté. Après leur majorité, ils sont partis de la maison et j’ai eu de moins en moins de nouvelles, la coupure s’est faite comme ça ». Quand elle travaillait encore, Catherine a bien essayé de les revoir, mais elle n’en a retiré que souffrances et désillusions. «Je n’ai pas envie de reprendre contact pour le moment, ils m’ont déçue. Rien qu’à l’hôpital, personne n’est venu me voir alors qu’ils savaient pour l’incendie, j’ai trouvé ça brutal. » Un abandon qui l’a ramenée à ses vieux démons.

ERRANCES ET VIOLENCES

Alors pour fuir la misère et la solitude, Catherine a enchaîné les logements précaires et relations destructrices. Ces quatre dernières années, elle a valdingué un peu partout. Une année à l’hôpital, quelques mois en clinique de réadaptation vers Chartres, six mois dans une chambre « dans la cambrousse » le temps de refaire ses papiers. Et surtout des passages chez les uns et les autres. « Entre la rue et les logements, j’ai connu au moins 6 ou 7 endroits », reconnaît-elle. Ces squats de fortune n’ont pas aidé à sa reconstruction car les personnes chez qui elle est restée lui ont fait payer le prix fort.

En dehors de son mari, Catherine n’a jamais rencontré un homme qui n’ait pas été violent avec elle. « Mon dernier copain m’a ouvert le crâne. A chaque soirée bien arrosée c’était moi qui prenait, j’étais le punching ball », explique-t-elle en montrant une cicatrice encore visible sur son front. « Et je me refaisais  avoir à chaque fois, c’est ça le plus triste ! ». Catherine en reste profondément marquée : « J’ai du mal à me faire des amis, j’ai peur qu’on profite de moi alors je préfère maintenant rester seule ».

UNE FRAGILE RECONSTRUCTION

Aujourd’hui, Catherine ne compte sur personne d’autre qu’elle-même et a appris à se battre, envers et contre tous. « Moi quand ça va pas, je prends mon sac, je claque la porte et je m’en vais », assure-t-elle d’un sourire animant les petites rides au coin de ses yeux. Elle s’est d’ailleurs enfuie de chez son dernier compagnon. Après ces multiples galères, elle a finalement trouvé un semblant de paix il y a deux mois dans un hôtel géré par le 115 à Conflans-Saint-Honorine. « J’ai 18 mètres carrés avec une douche et des WC personnels, c’est vrai que dans mon malheur je suis bien tombée », reconnaît-elle.

Tous les midis, elle a pris pour habitude de déjeuner à la péniche de l’association « La pierre blanche » qui accueille les plus démunis. Là-bas, elle réapprend à vivre avec les autres. « Au début je faisais l’observatrice, je ne parlais pas facilement, mais maintenant je m’entends bien avec tout le monde ». Avec Frédéric par exemple, jeune homme à la peau sombre qui joue de la guitare et crée une ambiance festive sur le bateau. Avec les réfugiés tibétains qui dorment sur la péniche et s’occupent de la préparation des repas.« Au mois de décembre ils ont même réussi à me faire chanter devant tout le monde ! », sourit-elle. Catherine commence à se reconstruire dans la tranquillité de ce joli lieu au fil de l’eau.

Mais cette période de calme est précaire et Catherine le sait. Le 115 vient déjà de l’appeler pour l’informer de son transfert dans un autre endroit en début de semaine prochaine. « C’est très angoissant, ils ne m’ont même pas dit où ! ». Et de conclure : « je garde le sourire, ça sert à rien de toute façon de gueuler ou de pleurer. Je me suis créé une carapace mais peut-être qu’un jour elle craquera ».