ANNE, LA RÉSILIENCE D’UNE MÈRE

PAR LUCIE HENNEQUIN & CORENTIN FOHLEN
LE 24 FÉVRIER 2016

 

Après vingt ans dans la rue, la maternité a permis à Anne de s’en sortir. Traumatisée par les violences qu’elle a subies, le chemin vers la paix est encore long. Sur ce chemin se trouve un livre, « Mes Années Barbares », qui vient d’être publié.

Voir le monde d’en haut sur les toits de Paris. C’est le point de vue qu’Anne préfère depuis qu’elle ne dort plus sur les trottoirs. Cette perspective l’apaise. Car dans la rue, l’horizon semble bien loin. C’est là qu”Anne a passé vingt ans de sa vie. Elle vient de publier un livre, Mes Années Barbares, qui raconte son histoire. Si les lieux et les noms y ont été changés, les épreuves auxquelles elle a dû faire face sont restées.

Nous sommes à la fin des années 1980. Âgée de 18 ans, Anne fuit le foyer familial. C’est alors une question de survie. Violée par son grand frère depuis l’âge de 6 ans, elle n’a pas d’autre alternative que la fugue. Car dans sa famille bourgeoise de province, les viols répétés par ce « fils brillant, qui a fait Sciences-po », sont tabous. Le père est muré dans le silence et se réfugie dans la librairie qu’il gère. Sa mère boit pour ne pas voir.

DE L’INCESTE À LA VIOLENCE URBAINE

Le jour de sa majorité, elle monte dans un train direction Paris, où vit l’une de ses tantes. Elle a trouvé son adresse dans le carnet de sa mère. Anne a tout prévu… Sauf l’éventualité que celle-ci refuse de l’accueillir. « Fuguer, c’est déjà partir avec violence. Ma tante était au courant de l’inceste que j’avais subi et elle a eu peur que ce soit contagieux dans sa famille, se souvient-elle, amère. Je me suis alors retrouvée dans la rue. Je ne pouvais pas revenir en arrière et rentrer chez moi. »

Équipée d’un maigre sac à dos, d’une bouteille d’eau et de quelques francs, elle ne trouve pas d’endroit où se loger. Mais au bout de quelques jours dehors, Anne se fait violer à nouveau. Un choc qui va la faire perdre pied pour de bon. « C’est le premier viol de la rue, je ne m’y attendais pas. Je savais ce qu’était l’agression d’un frère, mais pas d’un inconnu. Et là, ils étaient plusieurs, et je n’ai rien compris. État de choc. »

Anne passe de la violence de son foyer familial à celle de la rue. Elle la subit toujours pour une seule et même raison : celle d’être née femme. « Dans la rue, les femmes sont plus faibles, déjà, physiquement. Elles sont plus abîmées psychologiquement », explique-t-elle. Leur corps est un objet, en permanence à la merci des prédateurs.

DES IVG “SUR LE TROTTOIR”

« Toutes les femmes SDF se sont déjà faites violer, assure Anne. À de nombreuses reprises. Les jeunes, les vieilles, il n’y a aucune limite. Les hommes se font aussi agresser par d’autres hommes. » Elle-même sera victime, pendant ses vingt années à la rue, d’un nombre incroyable d’agressions sexuelles. Quarante-deux viols dont sa mémoire traumatique parvient à se souvenir. « À force, on perd tout respect pour son corps, pour les autres, déplore-t-elle. On a hâte que les règles arrivent, en se disant qu’on sera peut-être épargnée, mais ça ne marche pas toujours. Et on tombe enceinte. »

Car dans la rue, pas de moyens de contraception ni de suivi médical. Comble de malchance, Anne est, comme elle dit, « une vraie pondeuse ». Des IVG sur le trottoir, elle en a fait « à gogo ». « On les fait nous-mêmes. On tape sur le ventre, et ça sort, raconte-t-elle simplement. Alors, pour se protéger, il faut se cacher. Mettre des vêtements amples, des couleurs sombres, et tenter de faire disparaître à tout prix toute trace de féminité. « J’étais habillée en treillis, les cheveux rasés, tout pour être invisible ».

À 30 ans, elle tombe pourtant amoureuse. Sans-abri lui aussi, il fait de la musique sud-américaine dans le métro. Une rencontre précieuse. « C’est un des moments où j’ai été le plus heureuse de ma vie. Et il n’y en a pas eu des masses. » Avec lui, Anne découvre le plaisir sexuel et l’amour. Dans un environnement où l’amitié, les sentiments et la confiance sont rares, c’est inespéré. Ils deviennent des bouées de sauvetage l’un pour l’autre. Ils se marient, trouvent un travail puis un logement modeste. Un bonheur de courte durée. Son compagnon ne paie pas les loyers, ils se font expulser.

NAISSANCE D’UN AMOUR

Retour dans la rue. Anne tombe enceinte, à nouveau. Mais cette fois, c’est différent. « Avant, j’avais subi des avortements à la suite des viols. Car je n’aurais jamais pu regarder ces enfants en face, explique-t-elle. Mais là, j’ai décidé de le garder, ça a été un vrai choix d’amour. » Elle accouche d’un petit garçon. Pendant trois ans, elle garde son enfant près d’elle, tout en dissimulant son existence. « Je le cachais dans un immense manteau noir. Tout le monde pensait que je faisais 200kg, et il n’a pas eu le droit de parler jusqu’à ses trois ans. » Être mère à la rue est un parcours du combattant. « Il faut à la fois demander de l’aide en tant que maman, mais ne pas être signalée, pour ne pas qu’on nous retire notre enfant. J’avais décidé de le garder, ce n’était pas pour qu’il soit placé. »

La maternité n’empêche pas la violence de la rue. Un soir, Anne et son mari sont violés par plusieurs hommes dans un squat, sous les yeux de leur fils.  « Tu vis la situation, mais ton esprit est ailleurs comme si tu étais au-dessus et que tu voyais la scène, analyse Anne. Ça permet de se protéger mentalement, alors que physiquement, tu en prends plein la gueule. »

« LE SAUVEUR »

Lorsqu’elle tombe enceinte de son mari une seconde fois, elle n’a pas la force de recommencer et décide alors de demander de l’aide. Elle va voir une assistante sociale qui lui trouve un logement où naîtra son deuxième fils. « J’appelle mon cadet « le Sauveur ». Il sait qu’il nous a sauvés », sourit-elle.  Le logement est petit, mais la porte fermée à clef. C’était il y a douze ans. Aujourd’hui séparée de son compagnon, elle y vit encore avec ses deux enfants.

Ses fils ont aujourd’hui 15 et 12 ans. Anne est parvenue à toucher une allocation pour adultes handicapés, à la suite des viols répétés qu’elle a subis. Cette allocation permet de couvrir le loyer et quelques dépenses, mais leur quotidien reste très précaire. « Tous les matins, je fais la manche. Le soir, on se demande ce qu’on va manger. Mes enfants ont peur de se retrouver à la rue », avoue-t-elle.

Car Anne ne peut pas travailler. Son allocation lui est versée à condition qu’elle suive une lourde thérapie. Les séquelles de ses « années barbares », psychologiques et physiques, sont toujours présentes. « Je ne dors que trois à quatre heures par nuit, car la nuit j’ai peur, c’est le moment où, dans la rue, tu te fais attaquer ».

UN LIVRE LIBÉRATEUR ?

La mort de son père, il y a un an et demi, lui a permis de libérer sa parole. « J’avais peur de lui faire de la peine si j’en parlais. J’aimais énormément mon père, même si je sais qu’il avait compris et qu’il n’a rien fait. » Après sa disparition, elle débute l’écriture de son livre, avec l’aide de la journaliste Minou Azoulai. Un début de thérapie qui durera un an : recomposer la chronologie de ses années de rue, se souvenir de chaque épreuve.

Aujourd’hui entourée d’ami(e)s et de soutiens, la peur de se retrouver à nouveau dans la rue n’a pas disparu. « Je n’ai pas de retraite. C’est tout un système administratif que je n’ai pas, constate-t-elle. Il faut que je tienne au moins jusqu’à la majorité de mes fils. »

Depuis la sortie de son livre, Anne reçoit de nombreuses réactions, témoignages de victimes, soutiens. Parfois aussi, des messages d’insultes. « C’est important de laisser les portes ouvertes, libérer la parole. Je voudrais que mon histoire soit un déclencheur, que ça devienne un outil », espère-t-elle. Son rêve est d’intervenir un jour dans les lycées, de raconter son histoire et de former le « premier œil ». « Il faut donner la parole aux femmes de la rue ». Une fois par semaine, elle organise ainsi « le café des victimes », qui réunit d’autres rescapés de maltraitances. « Quand on se retrouve, on s’amuse à faire des faux défilés de mode sur un toit, et ça nous fait beaucoup de bien. On réapprend à rire. »

Il y a encore deux ans, Anne ne souriait jamais. À 47 ans, les cheveux courts et les yeux clairs, elle rit, blague, s’exprime sans retenue. Son livre est le début d’un nouveau chapitre de sa vie. « Ça fait très, très longtemps que je sème des graines, sourit-elle. Mais celle-là, c’en est une bonne. »

À lire : Mes années barbares, d’Anne Lorient et Minou Azoulai, 2016, éditions de La Martinière.