AHMED, TOUJOURS EXPLOITÉ, JAMAIS NATURALISÉ

PAR LAURIANE CLÉMENT & MARTIN VARRET
LE 25 NOVEMBRE 2015

 

Ahmed a beau travailler depuis quinze ans en France, il n’a toujours pas à obtenu le droit d’y séjourner. Entre petits boulots au noir et nuits de galères sous une tente à La Défense, voici le quotidien désenchanté d’un Marocain sans-papiers.

Ahmed est venu en France avec un rêve : réussir sa vie. Quinze ans plus tard, son constat est amer. « Je suis sans-abri, sans amour, sans argent, sans travail, sans rien. » Ce Marocain de 47 ans vit sous une tente dans le quartier d’affaires de La Défense, à côté des bâtiments cossus et vertigineux appartenant aux banques. « Je dors dans un cercueil. »

Cheveux coupés courts, petites lunettes, apparence propre et soignée, Ahmed n’a rien du stéréotype du « Sans A ». On a même du mal à l’imaginer dormir dehors. Seules les rides sur son front témoignent des épreuves qu’il a dû endurer depuis qu’il a quitté son pays natal en 2000. « Là-bas, il y avait beaucoup de chômage, de misère, toutes les portes étaient fermées. À 32 ans, j’ai décidé de partir. » Ahmed s’imaginait une France idéale, terre de liberté, d’égalité et de fraternité. « Je savais aussi que vous aviez aboli la peine de mort et ça m’avait marqué. »

TRAVAIL AU NOIR OU FAUX PAPIERS

Une fois en France, Ahmed commence une vie en toute illégalité dans le quartier de La Défense, près de Paris. Sans visa, il est contraint de travailler au noir ou avec de faux papiers. Malgré tout, il trouve une certaine stabilité, parvenant à rester trois ans dans la même entreprise de nettoyage. Cela lui permet de vivre presque normalement et de louer une chambre dans un foyer de travailleurs migrants. Jusqu’au jour où la société qui l’emploie vérifie son identité et découvre qu’il est sans papiers. Ahmed est licencié pour faute grave. Du jour au lendemain, il perd tout et se retrouve à la rue. C’était il y a quatre ans, mais il s’en souvient comme si c’était hier : « J’ai pris mon matelas à 3 heures du matin et je l’ai mis dans un parking. Depuis, je n’ai plus bougé. »

L’homme aux traits tirés vit aujourd’hui de petits boulots non déclarés. Une position instable qui l’expose à des patrons malhonnêtes, qui le paient au lance-pierres : « Un artisan m’a dit de bosser du lever au coucher du soleil, pour 50 euros. J’ai accepté parce que j’étais obligé. » Impossible pour lui de retrouver un travail de longue durée. Ahmed a pourtant tout fait, écumant les jobs trouvés par le bouche à oreille. « Je suis connu partout ! » sourit-il. Le mois dernier, il n’a pu travailler que deux jours. « Pour nous les sans-papiers, il n’y a que deux possibilités : soit bosser au noir et fermer notre gueule sur les conditions, soit travailler avec de faux papiers et essayer de nous en sortir. Des milliers de gens vivent la même chose que moi. »

INJUSTICES DE LA JUSTICE

Ahmed a bien tenté de régulariser sa situation auprès de la préfecture. « Plusieurs fois, je leur ai dit : « Voilà, je suis là, je travaille, je paie mes impôts ». Mais ils ne m’ont pas accepté parce que je suis venu sans visa. » L’homme n’aspire qu’à une chose : qu’on lui donne sa chance. « Je veux travailler dignement, dans la légalité. Tout ce que je demande, c’est qu’on me fournisse un récépissé de trois mois [NDLR : document provisoire permettant de séjourner, voire travailler, sur le territoire français après dépôt d’une demande de carte de séjour], et qu’on me juge sur ce que j’aurai fait pendant ce temps-là ! ». Le quadragénaire a vu sa situation changer sous le mandat de Nicolas Sarkozy. « Les lois se sont durcies. Quand je parle de ma situation, on me dit qu’on ne peut rien faire pour moi. Je croyais que j’allais avoir la nationalité après cinq ans de travail ici, je rêvais de beaucoup de choses. C’est comme ça. »

Lorsqu’il raconte son périple avec l’administration française, Ahmed craint toujours de « taper trop fort ». Pourtant, son flot ininterrompu de paroles révèle un véritable besoin de se confier. « Là, vous avez ouvert la boîte de Pandore », fait-il remarquer. Selon ses dires, Ahmed était pourtant un « grand timide sans opinion » lorsqu’il était jeune. Le résultat de l’éducation d’un père policier qui lui avait toujours appris à filer droit. Pour s’en sortir en France, il n’a pas eu d’autres choix que de devenir plus loquace. « C’est au moins une chose que j’ai gagnée ici. »

MANGER BIO DANS LES POUBELLES DE LA DÉFENSE

À La Défense, Ahmed a aujourd’hui sa petite routine. Le matin, il prend son café, puis une douche dans des associations à la Garenne-Colombes (Hauts-de-Seine), avant de s’inscrire pour le déjeuner. Pour dîner, le Marocain se contente des déchets jetés par les grandes enseignes de La Défense, comme la boulangerie Paul. « Je mange bio dans les poubelles du quartier, sourit-il. On est de plus en plus à attendre, avec des femmes, des enfants, des vieux, pour avoir un morceau de pain et ne pas dormir le ventre vide, tout simplement. »

Si le quartier est riche, les « Sans A » n’en profitent pas. « L’argent ne dépasse pas le dernier étage. Les patrons ne donnent pas un os, il faut toujours demander. » Ahmed refuse de faire la manche. « Je pourrais dire « Un euro pour me marier » ou « Ma femme est enceinte », ironise-t-il. Oui il y a des idées, on peut toujours rigoler de la vie qui nous tape sur la tête. »

« ON PRÉPARE LES LITS POUR LES SYRIENS ET ON DORT DEHORS »

Ahmed passe également une grande partie de son temps à aider les associations. « Moi, j’ai honte de ne rien faire. Tout à l’heure j’ai pris ma douche à la Passerelle [Ndlr : à La Garenne-Colombes], le robinet était cassé, j’ai bien sûr demandé à le réparer. » Personnes âgées, migrants venant d’arriver, Ahmed est toujours prêt à donner un coup de main à son prochain.

D’où la situation ubuesque dans laquelle il s’est retrouvé avec la Croix-Rouge. Avec trois de ses amis « Sans A », il fait régulièrement du bénévolat « pour ne pas rester inactif ni péter les plombs ». C’est donc naturellement qu’ils ont aidé à préparer les lits pour accueillir les Syriens dans le nouveau centre ouvert par l’association. Triste ironie quand on sait qu’eux dorment dehors. « Je dis toujours aux services sociaux : « C’est bien ce que vous faites mais il faut régler les problèmes de fond. On ne peut pas trouver un boulot quand on vit dans la rue ». »

L’association n’a pourtant rien pu faire pour les sortir de cette impasse. « Elle doit respecter certaines règles qui lui interdisent d’héberger les sans-papiers. C’est un cercle vicieux », regrette Ahmed. Même réponse du côté des assistantes sociales qu’il a rencontrées et qui lui conseillent d’appeler, jour après jour, le 115. Avec bien peu de résultats. « Ma situation est tellement compliquée que je ne vois pas comment m’en sortir. »

NOUVEL EXIL VERS LE NORD

Ce manque de perspectives paralyse Ahmed. Impossible pour lui d’avoir une femme et des enfants. « Qui s’intéressera à un gars fauché et sans-abri ? » lance-t-il, désabusé.

Depuis deux ans, il a également perdu tout contact avec sa famille au Maroc. « Je les appelle, mais eux ne me rappellent pas, parce que je n’ai pas réussi ma vie. Mes frères et sœurs ont tous réussi au pays. Moi je n’y arrivais pas là-bas et je n’y arrive pas ici ». Ahmed en éprouve un grand sentiment de honte. « Les Marocains sont comme ça. Sincèrement, on ne vient pas en France pour rien faire, on veut un travail, un salaire digne. Aujourd’hui, je suis fatigué, cassé, je n’en peux plus. »

Il lui reste un dernier projet. « La France ne veut pas de moi, je vais monter encore plus haut, en Norvège ou en Allemagne… Peut-être qu’ils me donneront ma chance. » Une chose est sûre : Ahmed préfère continuer son exil pour recommencer une nouvelle vie, plutôt que de rentrer dans son pays sans travail et sans capital. L’homme rejoindra bientôt le flot de migrants qui tentent leur chance plus loin.