DE LA RÉVOLUTION À LA DÉVOLUTION

PAR JOAN, ILLUSTRATION DE MANON BABA

LE 16 OCTOBRE 2017

 

Joan voulait la révolution… il a fini à l’isolement, en hôpital psychiatrique.

 

Je m’appelle Joan, j’ai 29 ans. Il y a 7 ans, j’ai voulu faire la révolution à Paris et j’ai atterri à l’hôpital psychiatrique de Soisy-sur-Seine.

 

Ma mère m’avait suivi dans la nuit noire, la révolution n’était pas au rendez-vous alors je l’ai suivie jusqu’aux urgences d’un hôpital somatique. Je leur annonce la révolution, il me mettent dans une chambre où un médecin me rassure, je ferme les yeux et je me repose. Puis on repart en voiture pour les urgences de l’Hôtel-Dieu. Je prends peur, je refuse de dire un mot sauf au dernier médecin parce qu’il est italien et que j’aime bien les Italiennes. Il veut me faire boire un liquide, je refuse, je ne veux pas mourir. Il appelle ses collègues et se prépare à me piquer, je refuse toujours. Ils font venir ma mère, j’accepte la piqûre pour la rassurer. Je m’endors et me réveille dans le dortoir d’un hôpital. Je veux me laver les dents, j’en pique une dans un placard. Puis, on m’accompagne dans une autre chambre.

 

Je me retrouve seul, ils ferment la porte, moi prisonnier de ma révolution, je commence à croire qu’ils veulent me tuer, on n’enferme pas quelqu’un juste parce qu’il est fou. Je crie mon nom toute la nuit mais les infirmiers ne commencent qu’à 7 heures. Le jour se lève, ils m’amènent à manger puis referment la porte. Je ne suis pas assez calme pour être laissé libre dans le service. Au bout de deux jours, je trouve un magazine sous le matelas, je découpe des mots, je fais passer les phrases sous les deux portes blindées. Ils m’ouvrent enfin, je me mets à courir aussi vite que je peux, dehors il fait froid, c’est l’hiver, je m’arrête à l’entrée de l’hôpital pour demander de l’aide. Ils me raccompagnent vers une nouvelle chambre, j’accepte d’avaler les pilules rouges qu’ils nous donnent après avoir fait la queue dans le couloir. Je n’arrive plus à parler, je me renferme sur moi-même, je passe mes journées cloîtrées dans mon lit, je ne peux plus écouter la radio, je suis triste.

 

Mon seul rayon de soleil, c’est la médecin psychiatre. Je me raccroche à elle pour m’en sortir. Je ne la vois qu’une fois par semaine, son absence me torture. Puis, il y a l’ergothérapie, j’essaie de dessiner mais je mes mains sont trop crispées. Je sors pour Noël, avec la peur de devoir revenir mais je n’y suis plus jamais retourné. Dehors, la solitude continue, je vois la médecin psychiatre une fois par mois, c’est mon seul rayon de soleil. 29 jours du mois à attendre de la revoir. Un jour, elle m’annonce son départ, entre-temps j’avais rejoint une clinique de soins-études et repris les cours. J’arrive à terminer mes études en deux ans supplémentaires avec le regret de ne pas avoir pu échanger avec mes camarades de promotion. Je prenais le métro chaque matin, j’allais en cours sauf le jeudi où j’allais à Sceaux voir un professeur tuteur et faire des activités thérapeutiques. J

 

‘arrive à l’âge de 25 ans, j’obtiens mon diplôme d’architecte et je quitte la clinique de soins-études. Je commence à travailler avec ma mère dans son agence d’architecture sauf le vendredi où je vais au Clubhouse, une association qui accompagne les personnes suivies en psychiatrie dans leur réinsertion sociale et professionnelle. Au Clubhouse, on fait des ateliers dont celui de sensibilisation. Je retrouve la confiance et la parole, je commence à raconter mon histoire, à faire des phrases pour que les autres comprennent mon histoire. Je vais témoigner en entreprise, puis en colloque et puis je crée un blog pour continuer à écrire mon histoire et aider les autres à comprendre la folie. Celle pour laquelle j’ai été enfermé un soir d’hiver et laissé pour mort deux jours durant.

 

Aujourd’hui, 7 ans après, je me libère enfin de ce traumatisme et comprends que je n’étais pas le problème. Le problème c’est qu’ils ont eu peur que je me tue, que je parle aux autres de révolution. Alors on m’a conduit à l’isolement, je n’étais pas consentant. J’ai voulu fuir mais j’ai du attendre 7 ans pour le faire. Aujourd’hui, je continue de travailler sauf le mardi après-midi où je vais au psychodrame. Seul devant 7 thérapeutes, on refait ma vie chaque semaine sous forme de scènes du quotidien qui me reviennent à l’esprit. Mon imagination se libère, je retrouve la parole et je me remets à rêver révolution. Ensemble, on imagine d’autres histoires pour sortir de l’isolement et de la souffrance. Je reprends confiance, je commence à me sentir à l’étroit.

 

Je ne suis plus malade alors pourquoi je continue d’y aller toutes les semaines? Je ne veux plus être patient, je veux vivre comme tout le monde, trouver l’amour et faire ma révolution. Je recommence à prendre soin de mes émotions et à ne pas penser qu’aux autres. A ce qu’ils pensent de moi et s’ils pouvaient m’aimer s’ils n’étaient pas soignants. Je veux maintenant vivre des relations d’égal à égal, je ne veux plus qu’on m’aide, j’ai accepté de me soigner chaque semaine pendant 7 ans. Je voudrais qu’on me rende les nuits perdues, profiter enfin de la vie mais on ne guérit pas de la folie, du moins c’est ce qu’ils pensent en majorité. Le fou est un autre, cet autre c’est moi. Ce moi qui cherche désespérément à sortir de sa solitude en posant ces lignes qui m’ont été demandées. Je vous livre mon histoire dans l’espoir de pouvoir continuer à l’écrire ensemble comme sur le blog, voilà ce que je voulais il y a 7 ans et qui enfin se réalise.