PHILIPPE, SOIGNÉ SOIGNANT

PAR CLEMENCE LESACQ ET MICHAEL BUNEL
LE 16 OCTOBRE 2017

 

Philippe n’a jamais été comme les autres. Après avoir été malade parmi les sains, il a travaillé quatre ans comme médiateur de santé / pair en milieu psychiatrique. Ancien patient parmi les médecins, il a tenté de trouver sa place sans se perdre lui-même.

 

« Le plus dur, c’était d’aller voir les patients en chambre d’isolement. Quand la porte se refermait, ce n’est pas la personne qui me faisait peur. » Le grincement métallique des gongs, le verrou qu’on tire, l’écho des pensées qui se fracassent sans fin ; ces longues heures, Philippe Brun, attablé au-dessus d’un diabolo fraise, les connaît bien. Le regard noir velours s’enfuit mais la parole complète : « Je suis moi-même allé dans des chambres que l’on fermait derrière moi la nuit, alors ça me rappelait tout ça, forcément. Je me suis reconnu dans l’identité de “patient psychiatrique”, mais pas dans les symptômes ou les maladies précises que je pouvais croiser… Je me suis reconnu dans l’expérience des murs, des cloisons. Les cloisons mentales, chimiques, architecturales. C’est étrange d’avoir connu ça et de se dire que les autres soignants ne l’ont pas connu… »

 

LE CHAÎNON MANQUANT

De 2012 à 2016, Philippe, 35 ans et une douzaine d’hospitalisations psychiatriques au CV, a été médiateur de santé / pair (MSP) en santé mentale. Une expérimentation lancée en 2012 en France, avec une unique promotion de 29. L’idée : faire entrer des anciens patients de la psychiatrie dans les équipes de soins, et ainsi améliorer l’accompagnement grâce à leur vécu. Pendant quatre ans, le brun aux allures de nounours a donc retourné sa veste de malade pour enfiler celle de soignant. Un costume sur-mesure, ni vraiment patient, ni vraiment professionnel de santé. « J’étais réellement au milieu du gué. Je voulais tirer les gens les uns vers les autres, notamment les malades qui restent dans leur coin. Après, je n’ai jamais voulu les forcer : ceux qui veulent s’ouvrir vers l’autre rive le feront. Et côté médecins, il y en a qui travaillent dans ce sens depuis des années, je n’ai pas la prétention de dire que mon arrivée a tout révolutionné… À mon niveau, j’ai essayé de contribuer au sujet et je continue à en parler énormément autour de moi. »

Dans l’établissement des Yvelines où il a exercé, extra-terrestre dans un monde hyper codifié, Philippe Brun a appris à accompagner à sa manière les patients, au gré d’entretiens individuels. « On parlait. » Au bout du couloir : l’espoir d’un rétablissement, d’une résilience. « Le concept de ‘recovery’, c’est plusieurs étapes. C’est un processus qui permet de s’affranchir d’une maladie et de vivre avec. Ce n’est pas la guérison. On ne guérit pas d’une maladie psy. »

TATOUAGES VS BLOUSE BLANCHE

« Je n’ai jamais porté de blouse blanche. J’y allais comme ça. » Les prunelles glissent sur la tenue du jour, peu banale en milieu hospitalier : chemise à fins carreaux, jean brut. Il faut surtout voir les tatouages qui courent sous l’épiderme, des rivières d’encre le long des veines. Un marsupilami lance ses poings dans le vide ; quelques slogans protestataires témoignent du passé de la rue ; Zorglub, personnage à l’identité trouble des aventures de Spirou s’impose sur l’avant-bras droit. Ses ornements, Philippe Brun les a recomptés il y a deux jours à peine, juste avant de se faire encrer à nouveau. Il en a « 18 en tout ». « Les patients m’appelaient parfois Philippe, mais je tenais à ce qu’on m’appelle Monsieur Brun pour montrer que je n’étais pas un copain mais un professionnel de l’équipe. Certains pensaient que j’étais thérapeute… Je leur disais que j’étais médiateur de santé, mais c’est vrai que j’avais du mal à expliquer ma position à l’époque, à dire que j’étais malade. »

Son premier psychiatre, Philippe Brun le rencontre à 15 ans. Il n’est pas bien, très sombre, développe une quasi phobie scolaire. « J’avais accumulé et accumulé les moqueries, parce que j’étais gros, que j’avais des lunettes, que je ne parlais jamais… A l’époque j’étais dans la campagne près de Saint-Etienne, c’est là que j’ai commencé à péter un câble. Mais ça se compensait, j’arrivais à sauver les apparences. » Trois-quatre séances de divan plus tard, le psychiatre le trouve « très normal ».  « Il a dit à ma mère : votre fils est juste adolescent. Mais moi, je pensais qu’il y avait un truc plus profond. » Au médecin, l’ado n’a pas parlé des « rituels » qui dictent son quotidien. Comme le soir, où il ouvre et ferme plusieurs fois des tiroirs pour s’endormir. Dans la foulée, un test de QI révèle une intelligence nettement supérieure à la moyenne. « Ce résultat, j’en ai juste parlé à un copain de classe. Il m’a dit : waouw c’est flippant, t’es comme les serial killers ! »

 

COCKTAIL EXPLOSIF

A 17 ans, revenu en banlieue parisienne, Philippe rejoint une petite bande de malfrats bagarreurs. Là, un second psychiatre souffle un diagnostic : « borderline ». Il est mis sous médocs, une dose puissante qui le laisse atone ; au bout de six mois, le traitement est arrêté. Puis, cahin-caha, la vie se tient : une tristesse et des angoisses plus ou moins domptées, une « forte consommation de ‘toxics’ » – « ça fait très médical de dire ‘toxics’… je consommais beaucoup de produits et d’alcool quoi » – puis un sevrage de deux ans, phase plutôt heureuse constituée de véganisme et de sport. Un château de cartes en plein vent.

 

« j’avais une revanche à prendre. Dire : non, on n’est pas foutus quand on est fragile, quand on a certaines originalités… »

 

Un jour d’avril 2005, homme de maison dans une structure psy de Paris, confronté à un stress qu’il ne maîtrise plus, tout s’écroule dans sa tête. Pendant quatre ans, Philippe enchaîne une douzaine d’hospitalisations dans six structures, allant de un mois et demi à six mois en secteur fermé. « De mes 23 à mes 27 ans, j’ai passé la moitié de mon temps hospitalisé. Entre, j’arrivais un peu à travailler, je me suis mis à la poésie, et à la photo. » Aucun nouveau diagnostic formel ne sera jamais posé. « Je n’ai jamais su. On me disait qu’il n’y avait pas vraiment de réponse. Mais  c’était tout le temps la même douleur, de tout mon être, une sorte d’aspiration vers le néant. » S’il a un temps cherché à mettre des mots sur son mal – schizophrénie, bipolarité, dépression ? Philippe a cessé sa quête en 2009, lorsque les enfermements ont pris fin.

De ses années de soigné, il a conservé un cocktail quotidien d’antidépresseurs, neuroleptiques et régulateurs d’humeur, et peu de reproches envers le monde médical. « Je suis tombé sur beaucoup de gens compréhensifs, ça m’a beaucoup aidé. Je me souviendrais toujours de cette infirmière qui m’a dit : vous êtes obligé de passer par là. Elle avait raison. » Seule incompréhension au tableau : la froideur des professionnels. « Au-delà d’une distance nécessaire avec le patient, que je comprends aujourd’hui en étant dans l’accompagnement, vous avez un fossé quand il s’agit de psychiatrie. Un fossé immense entre deux personnes qui sont à un mètre l’une de l’autre. C’est ça aussi qui me gênait : d’avoir basculé dans une population de gens malades, foutus, chroniques, et j’avais une revanche à prendre par rapport à ça. Dire : non, on n’est pas foutus quand on est fragiles, quand on a certaines originalités… »

LE CUL ENTRE DEUX CHAISES

La formation de pair aidant, Philippe la découvre grâce à une amie en 2011. « J’ai vu ça comme une manière de défendre la place des patients dans un système de santé. Je voulais décloisonner les choses, dire : on n’est pas que ÇA. Ça a coulé de source, c’est comme si je me découvrais une sorte de mission. » Fin 2011, Philippe passe un premier entretien au Centre collaborateur de l’Organisation mondiale de la santé (CCOMS). « Il y avait un gros jury face à moi, très bienveillant, qui me posait des questions sur mon parcours. Je pense qu’ils cherchaient à savoir si on était légitime dans la question du rétablissement. Si on était assez posé, assez conscient de ce qu’on avait vécu, et si on pouvait le transmettre, en filigrane, dans notre futur travail avec les patients et les équipes. »

 

Sélectionné, il se forme pendant un an et rejoint l’établissement de son choix dans les Yvelines. Là où il doit faire ses gammes, le néo-médiateur est « plutôt bien accueilli » par le service. « Après, bien sûr, il y avait des gens plus ou moins d’accords sur le principe… » Il faut interroger les trois petits points, Philippe hésite. Les doigts se crispent. « Je pense qu’il y avait une peur d’avoir un ancien patient, un psychotique, un “je-ne-sais-pas-quoi” qui n’était pas comme eux et allait faire partie de leur équipe. J’ai eu le droit à certaines remarques, mais c’était plus maladroit que pour blesser. Il y a notamment une phrase d’un collègue qui m’a longtemps marquée : oui mais VOUS, les psychotiques… »

Il faut dire qu’à son arrivée dans le service, le franc-parler de Philippe détonne. « J’avais un langage un peu… militant. » Sourire et poing qui se lève dans un mime un brin vaudeville : « J’vais tout niquer, c’est la révolution, les patients arrivent dans les services ! » Le militantisme durera trois semaines. « Puis, j’ai essayé de plaire aux équipes soignantes, je me suis laissé prendre par un langage plus professionnel. Ça a duré quelques mois et je ne me suis pas reconnu, je me suis dit : t’es con. J’ai repris mon langage à moi, j’abordais les gens comme je pouvais, avec parfois des réactions de patients que je ne comprenais pas, d’autres avec qui on a lié un lien thérapeuthique fort. »

 

 “Franchement, j’ai l’impression d’avoir été utile. Parce que si j’en ai aidé rien qu’un seul, je suis vraiment content.”

 

Chaque matin pendant quatre ans, Philippe se lève pour trouver sa place et accompagner au mieux ceux dont il connaît les douleurs. Pas une fierté, juste l’impression d’être là pour une bonne cause. Malgré les moments de down, qui parfois le paralysent. « Certains jours, je n’arrivais pas à y aller. Je me disais : si j’y vais ça sera délétère pour les patients donc il vaut mieux que j’appelle pour dire que je ne viens pas. » Raison de l’arrêt maladie : doute, anxiété. « Franchement, j’ai l’impression d’avoir été utile. Parce que si j’en ai aidé rien qu’un seul, je suis vraiment content. Et je sais que j’en ai aidé trois ou quatre, au moins ponctuellement. »

En Janvier 2016, le rôle de pair aidant de Philippe prend fin. Derrière son diabolo, il évoque la précarité des CDD, un amour à rejoindre, le sentiment de ne pas être à la hauteur. « Comme je n’avais pas confiance en moi, j’avais l’impression d’avoir toujours un train de retard sur ce qu’on me demandait. » A Dijon où il s’installe, il trouve une place d’animateur dans un groupe d’entraide pour personnes cérébro-lésées. « En quittant Paris, je pensais me lancer dans le bio, vendre des courgettes et du soja, mais finalement je suis reparti vers l’entraide… » Au chômage depuis l’été, Philippe n’aspire qu’à une chose : redevenir pair aidant. « J’ai pris du recul, je me sens plus à l’aise avec ce rôle d’accompagnant “qui prend des médicaments”. » Et, même si les expérimentations sont plus ou moins gelées en France, Philippe « y croit très fort ». « Je connais le pouvoir de l’esprit. »