MARIE-AUDE, LA VIE UP & DOWN

PAR LOUISE S.VIGNAUD ET BENJAMIN GIRETTE.
LE 16 OCTOBRE 2016

A 30 ans, Marie-Aude, instit’ pleine de vie, se retrouve brusquement au fond du trou sans comprendre ce qui lui arrive. Phases dépressives, tentatives de suicide et séjours en HP, elle devra attendre 8 ans avant que l’on diagnostique sa bipolarité, puis 10 ans avant d’obtenir le bon traitement. Aujourd’hui rétablie, Marie-Aude s’engage pour briser le tabou qui entoure les troubles psy.  

A première vue, Marie-Aude, c’est un peu Madame tout le monde. Dans son petit appartement parisien, entourée de ses livres, l’ancienne instit’ de 52 ans vit aujourd’hui une vie tranquille. « J’aime pas dire normale, parce que la normalité, ça ne veut rien dire ». A choisir, Marie-Aude préfère le mot « rétablie ». Après vingt ans de montagnes russes émotionnelles à chercher, comprendre et apprivoiser sa bipolarité, à tenir bon, entre les crises, les pertes de boulot, le regard des autres et l’HP, Marie-Aude peut enfin souffler. « Maintenant j’apprends à vivre au présent mais avant c’était naturel d’aller mal, de rechuter tout le temps. »

CHAMBOULE-TOUT

Marie-Aude a 17 ans lorsqu’elle quitte sa campagne limousine pour la capitale. Avant-dernière d’une fratrie de sept enfants, marquée par une éducation « hyper stricte », elle se destine très tôt au métier d’enseignante. Marie-Aude « adore les gosses », s’occupe de son petit frère sourd comme une deuxième maman et passe son temps libre à encadrer les louveteaux chez les Scouts de France. Comme un pied de nez à l’autorité, le métier de prof’, elle souhaite l’exercer autrement. « Je voulais proposer d’autres méthodes d’apprentissage, en finir avec le : je suis l’adulte, tu te tais, tu écoutes parce que tu es l’enfant ». Son bac en poche, Marie-Aude arrive à Paris, passe le concours puis commence à bosser. Investie, elle fourmille d’idées, enchaîne les sorties culturelles et les classes de découverte avec ses élèves. « C’était génial, on avait une classe par niveau, on connaissait tout le monde et on pouvait être à l’écoute de chaque enfant. » Les années passent, elle entame sa sixième année d’enseignement.

De l’aveu de Marie-Aude, « à ce moment-là, tout va bien ». Pourtant brusquement, tout s’écroule. En moins d’une semaine, les idées noires surgissent, un mal-être intenable s’installe. « Je pouvais plus sortir de chez moi, je bouffais 15 plaquettes de chocolat par jour vautrée sur mon canapé, je pleurais tout le temps, je ne comprenais pas ce qui m’arrivait. » Marie-Aude veut disparaître et se jette sur une boîte de médicaments pour en finir.  « C’est comme une pulsion. 1 h avant t’y pensais pas et d’un seul coup tu prépares tout ton matos, tu avales tout ». A l’hôpital, le psychiatre conclut à une dépression. « Je savais pas ce que ça voulait dire la dépression, j’étais quelqu’un d’enjoué, qui faisait la fête, qui bossait… me retrouver vautrée sur un canapé j’assumais pas. » En réalité, Marie-Aude vient de vivre son premier épisode « down », mais ne le sait pas encore.

MAYDAY ! MAYDAY !

Petit à petit, la jeune femme se remet sur pied. Elle pense le problème réglé. Quand deux ans plus tard, rebelote. Cette fois le cocktail médocs, alcool et lame de rasoir la plonge deux jours dans le coma. Verdict des médecins, une fois encore : dépression. Pendant ce temps-là, les arrêts maladie s’enchaînent. A l’école, les parents d’élèves commencent à se poser des questions. On se plaint d’une remplaçante bien trop sollicitée. « J’en pouvais plus d’être arrêtée. J’avais honte vis-à-vis des enfants, c’était insupportable pour moi. Je ne voulais pas qu’ils aient cette image noire de moi. Je préférais qu’on ne le sache pas. » Déjà en lutte avec elle-même, Marie-Aude ne veut plus être un poids pour personne. Elle prend une décision radicale et pose sa démission. « J’étais un peu idiote, je n’ai pas utilisé tout le process de reconversion, arrêt longue maladie etc. J’étais vraiment dans autre chose. Mais comme j’étais contractuelle je me suis retrouvée sans aucun droit et sans argent. »

« J’aurais aimé que ma supérieure me dise : c’est pas normal, rentre chez toi. Mais personne n’a pu me le dire, parce que les gens ne savent pas »

Alors pour pouvoir manger, elle passe d’instit’ à surveillante dans un lycée. Au bout de quelques temps, l’énergie revient et avec elle la motivation pour passer le concours de la fonction publique. « J’ai commencé tout en bas, en catégorie C, en me disant, y’en aura bien un que je vais avoir. Je savais que j’étais pas faite pour l’administration mais il me fallait un salaire à la fin du mois. » Elle atterrit au rectorat, en charge des paies des profs’. « J’étais devant un ordi à faire de la saisie pour que les dossiers soient à jour, c’était vraiment pas excitant ». Pendant trois ans, Marie-Aude redevient Madame tout le monde… jusqu’à sa première phase « up ».

En quelques jours, son rythme s’accélère. Elle envoie « des mails de 15 pages à 3h du mat’ », se réveille le matin « avec une pêche d’enfer » après deux heures de sommeil, achète « pour 1000 euros de CDs et de bouquins à la FNAC », tape la causette « à la caissière du Franprix pendant 20 minutes » ou à de parfaits inconnus dans la rue. Dans les bureaux du rectorat, personne ne s’étonne de la voir tapoter frénétiquement sur son clavier jusqu’à 23 heures. « J’aurais aimé que ma supérieure puisse me dire : c’est pas normal, rentre chez toi. Et ça personne n’a pu me le dire, parce que les gens ne savent pas. » Cette fois, pour les psychiatres, plus de doute possible : Marie-Aude souffre de troubles maniaco-dépressifs. « A l’époque on appelait ça comme ça, aujourd’hui on dit bipolarité. » C’est la fin de huit ans d’incertitudes. « Ça m’a soulagée, on comprenait enfin ce qui m’arrivait. »

 

A L’AUBE DU 7EME JOUR

Reste encore à trouver le bon traitement, la bonne molécule, le bon dosage.  « C’est pas comme quand on a mal au crâne, où l’on prend tous du Doliprane. Là, t’essayes un truc plusieurs mois et puis pof, tu rechutes, donc tu retournes voir ton psychiatre et tu dis, bah il faut le changer. » Pendant dix ans, Marie-Aude remonte la pente… puis rechute, encore et encore. Les arrêts maladie se transforment en arrêts longue durée, jusqu’à l’invalidité déclarée en 2010. Quand le moral refait surface, Marie-Aude voit les potes, ses soutiens de la première heure.  Mais au début, dans les dîners, pas facile d’assumer. Fatiguée des  « et toi tu fais quoi dans la vie ? », elle préfère mentir et endosser de nouveau sa casquette d’instit’, le temps d’une soirée. Quant aux amours, Marie-Aude se réjouit d’avoir eu de « belles histoires ». Même si à l’âge de 38 ans, pressée par son compagnon pour avoir un enfant, elle fait le choix « douloureux » de ne jamais être maman. « J’aurais été super contente d’en avoir un. Mais à ce moment-là j’allais pas bien et je me disais qu’on allait me retirer la garde de mon enfant. C’est déjà arrivé. »

Sa dernière crise, Marie-Aude ne l’oubliera jamais. « C’était en 2010, j’étais en pleine phase up, je dormais deux heures par nuit depuis 6 jours. » Le corps tendu, les yeux exorbités et la tête prête à exploser, Marie-Aude appelle les pompiers. « J’ai senti que j’allais faire une connerie, j’ai pris un tout petit sac à dos, un pyjama, une brosse à dent et j’ai appelé en disant : faut m’emmener, ça va pas. » Confiante, elle pense être emmenée au service psy de l’hôpital Cochin qui la suit depuis des années. Mais cette fois, pas de place. Direction l’hôpital Esquirol, dans le Val-de-Marne. « Autrefois c’était l’asile de Paris. Et là-bas, c’est pas le film Vol au dessus d’un Nid de coucou, mais pas loin… » A son arrivée, angoissée par le changement de programme, Marie-Aude s’agite, se planque sous le camion pour échapper aux infirmiers. « Là, ils m’ont mis les mains dans le dos et m’ont traînée jusqu’à la chambre d’isolement. »

 

Enfermée dans une cellule capitonnée avec pour seul décor un matelas et un seau pour pisser, Marie-Aude devient « dingue, vraiment dingue ». Les minutes se changent en heures, les heures en jours. Combien de temps restera-t-elle dans cette prison ? Elle ne le sait pas et c’est ce qui la terrifie. Personne ne lui dit rien. Du moins, elle ne s’en souvient pas. Le deuxième jour, on lui retire son drap de peur qu’elle ne l’utilise pour se pendre. Elle refuse de manger. Au troisième jour, l’envie de fumer devient insupportable. Elle se colle à la fenêtre de sa cellule, un bout de serviette en papier roulé au bec, espérant l’indulgence d’un infirmier de passage. Mais non. Pour la faire dormir, on la shoote aux tranquillisants. « Pendant des années j’ai fait des cauchemars où je me retrouvais dans cette chambre. Ils voulaient que je dorme, je sais. Mais ça reste une expérience hyper traumatisante. » Au bout de sept jours, c’est la délivrance. Marie-Aude retrouve une chambre normale puis, un mois plus tard obtient son transfert dans un autre hôpital. « Là, c’était le top, j’avais accès au jardin et la télé était autorisée ». Les médecins planchent pour lui prescrire un médicament adapté et finissent enfin par le trouver. A partir de là, Marie-Aude ne rechutera plus.

 

OUVRIR LA VOIE LIBÈRE LA VOIX

Aujourd’hui, en plus du médicament, Marie-Aude a ses petites astuces pour se sentir bien : « Je me lève à 6h du matin tous les jours et je fais du yoga. Je me suis aussi formée à la méditation. Tu dois pas compter que sur la chimie, tu dois aussi te donner les moyens pour aller mieux.» Et puis, elle s’investit beaucoup au Clubhouse, un lieu de vie créé pour favoriser le retour à la vie sociale des personnes souffrant de troubles psy. Là-bas, elle a retrouvé la force de construire un nouveau projet pro. « Petit à petit, je voyais des membres qui parlaient de retour à l’emploi, qui partaient en stage, qui avaient des jobs. Je me suis dit : faudrait peut-être que je me bouge, j’ai plus de rechute, je suis apte. Je peux encore bosser. » Marie-Aude s’apprête à intégrer une formation pour enseigner la langue des signes aux parents et à leurs bébés. « Ça a fait tilt. Je sais signer parce que mon frère est sourd, former j’adore et j’aime toujours autant les petits. Ce projet, ça me met des étoiles dans les yeux. »

 

« Nous ne sommes pas des bêtes curieuses. On aime la vie mais la vie ne nous aime pas toujours »

 

Il y a quatre ans, Marie-Aude a publié un petit livre, comme une revanche sur ses années de lutte contre la maladie. Elle l’a intitulé : “Vivre ne nuit pas à votre santé ni à celle de votre entourage”. « J’avais envie de partager ce que j’ai appris : des choses belles. Ce n’est pas du tout un livre témoignage mais des lignes de vie, des petits conseils très simples pour bien vivre. » L’ancienne instit’ veut que son expérience serve aux autres. C’est pourquoi elle participe à des modules de formation pour sensibiliser le monde de l’entreprise aux troubles psy.

Aux quatre coins de la France, elle apporte son témoignage pour libérer la parole. Et ça marche. « On était à Lyon, dans une usine de produits chimiques. A la fin de la rencontre, un salarié est venu me voir en me disant : ça m’a fait vachement de bien d’entendre votre témoignage parce que moi aussi je suis bipolaire et je n’ose pas le dire à ma direction. Maintenant que vous êtes passée, je vais pouvoir en parler. » Montrer que le rétablissement est possible, qu’« on est pas des bêtes curieuses », c’est le nouveau combat de Marie-Aude. « On aime la vie mais  la vie ne nous aime pas toujours. Mais on peut être des employés modèles, des citoyens engagés dans la société. »