DU BOULOT

PAR ANDRE, ILLUSTRATION DE MANON BABA
LE 16 OCTOBRE 2017

Pour André, “le travail c’est la santé”. Mais il a voulu tout faire. Trop faire


Je m’appelle André. J’ai 43 ans. Je suis diplômé en commerce international, en information et communication, en anglais, en néerlandais et en espagnol.

Je m’étais fixé l’objectif d’être diplômé dans tout ce que j’entreprendrais. Bien que cet objectif ait été atteint, je n’ai jamais réellement trouvé ma place durant mes études.

Ce n’était pas faute d’avoir essayé ! Parallèlement je cumulais un emploi de nuit, une émission de radio hebdomadaire, que j’animais, un journal satirique étudiant, un spectacle… Cela représentait un gros investissement. Je dormais peu. Ma sœur m’a demandé un jour si je me droguais. Eh non, je ne me droguais pas. Rétrospectivement je me dis que c’était probablement ma première phase « up » : cette phase où un bipolaire ne ressent pas la fatigue, est capable de mener de front d’innombrables projets. Mais à cette époque je n’étais pas diagnostiqué.

La première bouffée délirante, je m’en rappelle bien : je suis allé acheter du pain pour les pauvres de Paris que j’avais décidé de nourrir. J’étais désinhibé, je parlais à tout le monde dans la rue. Je multipliais les jeux de mots sans arrêt et je faisais aussi un lien entre mille choses qui n’avaient rien à voir.

On aurait pu facilement abuser de ma bonhomie en me faisant retirer de l’argent. Ca a failli arriver d’ailleurs, lorsque j’ai cru reconnaître dans la rue un ancien professeur de français que j’estimais beaucoup. Je lui avais proposé de retirer de l’argent pour lui. Heureusement je me suis repris à temps. Un éclair de lucidité.

Tout cela se passait durant le week-end. Mes proches me trouvaient un peu étrange mais n’imaginaient pas ce qui se passait. Le lundi je me suis rendu au travail. Je bossais alors dans une des nombreuses startups de l’époque. Je suis allé dans le bureau du PDG pour insérer une disquette dans l’ordinateur qui permettrait de régler tous les problèmes de l’entreprise.

J’étais surinvesti. J’avais pris trop à cœur les problèmes d’organisation, comme s’il m’incombait de les résoudre. Faute de trouver ma place, je tentais d’en occuper une qui n’était pas la mienne. L’entreprise a appelé les pompiers qui m’ont emmené, je suis resté une semaine ou deux en hôpital psychiatrique.

A vrai dire, je ne m’en souviens pas. Avec le temps, il y a beaucoup de choses que j’ai oubliées. C’est ma façon à moi je crois de reprendre le dessus, de me reconnecter avec la partie de moi qui n’est pas malade, bref de me remettre sur la voie du rétablissement.

Plus tard, j’ai compris que cet environnement « startup », particulièrement peu structuré, était chez moi propice au déclenchement de bouffées délirantes.

Le diagnostic

Le diagnostic a été posé en l’an 2000. Je ne me souviens pas de tout mais j’ai donc été diagnostiqué bipolaire.

C’était un cataclysme. Je me sentais incroyablement seul dans cette lutte. En l’an 2000, le trouble psychique n’était pas reconnu comme un handicap. Les médias ne s’étaient pas encore emparé de la bipolarité comme un sujet à la mode, les séries ne montraient pas de héros avec un trouble psychique comme c’est maintenant le cas avec Homeland ou Mr Robot. A l’époque, mon médecin psychiatre m’avait conseillé de n’en parler à personne, ce qui était incroyablement lourd à porter comme secret.

Que me prescrivait-on ? Est-ce que la personne qui me disait de prendre ces médicaments était vraiment compétente ? Que modifiait-on exactement chez moi quand on me disait d’ingérer ces médicaments ? Est-ce que finalement ce n’était pas moi qu’on allait changer ? Moi en tant qu’individu ? En tant que sujet ? Est-ce qu’on n’était pas en train de modifier mon âme ? Je me suis posé toutes ces questions, mais elles ont été balayées par l’essentiel pour moi : protéger mes proches.

Je ne voulais pas faire porter le poids de ma maladie sur les épaules de ma mère et de mes sœurs. Alors dès le départ j’ai pris les médicaments. J’ai décidé de ne pas me poser de questions. Je me suis dit que si c’était ça qu’il fallait faire pour les protéger alors je prendrai ces médicaments. Point barre.

Les protéger, les épargner a toujours été ma priorité. C’est ce rapport que j’ai développé à ma pathologie : je fais ce que je dois faire. Au jour le jour.

Je n’ai jamais été très curieux, je ne sais pas par exemple de quel type de bipolarité je souffre. On a dû me le dire mais j’ai oublié. Je ne cherche pas à être un expert de ma maladie. J’essaie juste d’identifier tous les facteurs qui me feront aller mieux. Je sais que ça peut sembler un peu étrange mais cela me réussit. Quand je rencontre un pair je ne lui demande jamais ce qu’il prend comme traitement mais j’essaie de comprendre comment lui il /elle gère sa vie, s’il y a des choses dont je pourrais m’inspirer.

A un moment de mon parcours, j’ai éprouvé le besoin de rencontrer des pairs justement, c’est là que j’ai intégré le Clubhouse en 2012.

Le clubhouse

Il ne faut pas tout attendre du clubhouse je crois. C’est l’erreur que j’avais commise au départ, j’avais mis une énorme attente notamment dans l’aide à retrouver du travail.

J’étais prêt pour travailler, j’étais infiniment prêt j’étais on ne peut plus prêt, je n’en pouvais plus tellement j’étais prêt. Et j’avais à cœur de le montrer et de le démontrer là encore au point de me surinvestir… présent de l’ouverture la fermeture chaque jour, voulant maitriser tous les tâches à tous les missions tous les dossiers j’en suis arrivé à prendre là encore une drôle de place, une place trop importante.

C’est la question de tous je crois : comment trouver sa place, mais la question est d’autant plus « aigüe » qu’on porte une pathologie dont il faut se débrouiller…

Je suis passé par différentes phases avec cette pathologie… d’abord la cacher, puis l’oublier, enfin la porter en bandoulière. C’est ça que m’a permis le clubhouse : sortir du poids écrasant du secret, j’ai enfin un lieu où être bipolaire n’est pas un problème, ni une honte, c’est un endroit où on peut être traité de façon juste c’est-à-dire ni avec un excès de bonhomie ni en étant stigmatisé…

Le lieu est nouveau, bien sûr, et il s’y commet des erreurs, j’ai éprouvé moi-même le besoin de ne plus venir pendant deux ans… deux ans pour des raisons diverses parce que j’avais été blessé, deux ans aussi parce qu’il existe dans la vie des temps pour la construction collective et des temps pour la construction individuelle…

Toujours est-il qu’au clubhouse je retrouve des frères et des sœurs de souffrance cela représente un lien au-delà même des affinités ou non, je retrouve aussi des pairs, des compagnons, peut être des amis, j’y trouve du lien social, et un lieu avec du mouvement où l’on peut trouver du dynamisme et de l’émulation. C’est l’endroit où je vais pour me remettre en mouvement quand je sens que je vais me retrouver à l’arrêt. Le mouvement, être en action c’est la clé selon moi, comme quand on fait du vélo.

Pour revenir à mes deux ans d’absence du clubhouse, durant ce temps j’ai retrouvé du travail, j’ai réussi un concours, j’ai trouvé un appartement.

J’ai travaillé dans deux écoles comme adjoint administratif en emploi aidé, il m’a fallu vaincre une grande suspicion de la part des professeurs, j’ai acquis durement ma place à force de persévérance, en rangeant tout d’abord toutes les armoires et les cagibis… je prenais les choses jour après jour, je les trouvais les collègues assez durs malgré ma bonne volonté… une telle voulait que je lui fasse son café, tel autre voulait que je lui fasse des centaines de photocopies…

Heureusement nous avons pu remettre de l’ordre avec les chefs d’établissement quand je leur ai reprécisé que j’étais leur adjoint à eux et a personne d’autre… et petit à petit à force d’être force de proposition j’ai trouvé ma place et j’ai été reconnu, c’est une des rares fois où j’ai pu l’être… pourtant j’ai voulu partir parce que les emplois aidés sont limités dans le temps, je voulais donc réussir un concours dans la fonction publique.

Je cherche idéalement un emploi dans la fonction publique parce que j’ai une anxiété forte vis-à-vis du travail depuis toujours, et mes expériences négatives n’ont pas amélioré cette anxiété. Pour calmer cette anxiété il m’a semblé souhaitable avant tout d’être dans un emploi pérenne, que c’était susceptible de m’apaiser. Par ailleurs j’ai choisi l’éducation nationale pour des questions de rythme, je suis plus à l’aise quand le travail alterne des temps forts et des temps faibles ce que propose l’éducation nationale avec des vacances régulières, enfin j’ai choisi un métier qui avait du sens. En effet, même en étant un tout petit rouage de la chaine, il m’a semblé intéressant d’œuvrer à la transmission des savoirs. Voilà quelles ont été mes motivations, elles sont très rationnelles et construites, mais je les échangerais sans hésiter une seule seconde pour un endroit où je me sentirais tout simplement « bien » en confiance, un endroit où mon trouble serait connu et l ou il serait accueilli.

Ce que j’appelle être accueilli ce sont des choses simples : j’ai besoin que mon manager m’accorde plus de temps qu’une personne lambda, parce que je suis terrorisé à l’idée de mal faire. C’est une chose sur laquelle j’essaie de me raisonner… mais je n’y arrive pas toujours. J’ai aussi besoin avec mon manager qu’on anticipe le futur qu’on en parle que ce soit des échéances sans rien de particulier et d’autant plus s’il y a des changements ; j’ai besoin de me préparer à l’avance pour les changements.

Là où je suis le plus a l’aise finalement c’est quand le poste reste à inventer, qu’on me donne carte blanche pour le définir à ma mesure grâce à une attitude proactive. J’adore faire des propositions nouvelles, j’adore essayer de trouver des solutions plus efficaces ou plus riches mais je me heurte souvent à de l’incompréhension aussi au fameux frein au changement. Par exemple dans un de mes postes j’étais chargé des fournitures. Un jour j’ai décidé de tout ranger impeccablement, ce que j’ai fait. C’est pourtant quelque chose qu’on m’a reproché en disant que les personnes étaient moins autonomes dorénavant…

Professionnellement j’ai dû renoncer à mes aspirations, à mes rêves… même ceux que j’ai touchés du doigt… en 2003 j’ai réussi à me faire embaucher sur un poste prestigieux au sein d’une grande enseigne : j’ai été embauché comme planner stratégique au sein de l’agence Carat mais dès le début de ma période d’essai j’ai fait une bouffée délirante. J’ai été hospitalisé quelques jours, à l’entreprise j’ai fait croire que j’avais une gastro, et quand je suis revenu une semaine plus tard au travail j’étais bourré de médicaments ce qui fait que mon esprit fonctionnait beaucoup plus lentement qu’à l’habitude… j’ai été remercié durant la période d’essai ce qui reste une blessure à vif.

Voilà.

Je voulais vous donner un petit aperçu des batailles que j’ai eu à mener et qui font que j’ai le sentiment de devoir me battre au quotidien. Aujourd’hui je n’ai pas tout à fait résolu ma problématique liée au travail. En revanche, cela fait 12 ans que je n’ai pas eu besoin d’être hospitalisé en hôpital psychiatrique, et c’est une grande victoire et une grande fierté pour moi.