SOPHIE EN FAMILLE À DISNEY

PAR LOUISE S.VIGNAUD
LE 1 SEPTEMBRE 2017

 

Plongeons dans les coulisses de la rédaction pour la réalisation de notre 3ème saison, les Oubliés de la nuit. Une saison sur les travailleurs de nuit, sans solution apparente, où tout restait à inventer. Heureusement, la communauté de Sans A_ regorge d’idées pour apporter son soutien aux invisibles. Cette fois, c’est le portrait de Sophie, héroïne des temps modernes, qui a déclenché la mobilisation de la communauté. On vous raconte tout : les questionnements, les galères mais aussi les actions de solidarité.

Quand on a commencé à bosser sur les travailleurs de nuit, on s’est un peu arraché les cheveux. Pourtant j’y tenais à cette saison, pour avoir moi-même vécu les effets désastreux des nuits de boulot sur la santé et la vie sociale (je n’ai pas tenu plus de 2 mois). Avec l’équipe, on voulait montrer ce monde de noctambules, ses souffrances et ses vies de galère. Mais dès la préparation de la saison, les problèmes s’enchaînent : impossible de tourner sur les lieux de travail sans risquer le “droit de regard” des entreprises ; personne ne souhaite témoigner à visage découvert, les gens acceptent puis se rétractent. En gros : tout le monde a peur de perdre son job. On se pose avec l’équipe autour de la table et on se fait cette réflexion : en fait c’est plus compliqué de faire témoigner des travailleurs (beaucoup à perdre) que des personnes sans-abri ou anciens taulards (rien à perdre, ou presque).

Plus d’un mois après avoir identifié les secteurs du travail de nuit, contacté tous les syndicats possibles et imaginables, on arrive enfin à convaincre 4 personnes de raconter leur histoire : Henri, agent de sécurité, Bernard rondeur d’autoroute, Malika, ouvrière automobile et Yann, agent de maintenance des tunnels du RER. En parlant avec les syndicats de l’intérim, on identifie deux secteurs où les conditions de travail la nuit sont particulièrement difficiles : le transport de fret et l’agroalimentaire. Dans l’agro les travailleurs, apeurés et méfiants, ne veulent pas/plus parler aux journalistes. On finit quand même par rencontrer JeanJean, technicien de surface chez Herta, passé de jour après une grosse dépression. La piste du transport de fret aussi se débloque : la CGT me met en contact avec une intérimaire, employée depuis 10 ans dans une grande compagnie de transports à l’aéroport de Roissy CDG. Je fais alors la connaissance de Sophie*.

Le rendez-vous est fixé dans un café de Montreuil. Car bien sûr, impossible de l’accompagner sur son lieu de travail. L’aéroport est une forteresse bien gardée avec badge, contrôle et portiques de sécurité tous les 20 mètres. Assise sur sa chaise, Sophie enchaîne les clopes et le café. On sent l’épuisement. Elle a envie de parler, d’ouvrir les vannes. Tout y passe : le boulot, ses problèmes d’argent, la santé, la famille, sa vie de femme. Sa ténacité m’impressionne. Son état de fatigue m’attriste. Après 4 heures d’entretien, j’ai le sentiment d’avoir devant moi, un peu malgré elle, une héroïne des temps modernes. C’est décidé : Sophie sera le portrait principal de la saison.

Mais une autre question essentielle reste en suspens : que peut faire la communauté de Sans A_ pour aider ces travailleurs de galère, souvent au bout du rouleau ? Comment générer de l’impact sur cette saison ? Car hormis les syndicats – qui peinent déjà à protéger les travailleurs – , rien n’est prévu pour pallier l’isolement social subi par ces trimards de la nuit : aucune asso, aucun dispositif particulier. Raconter ces héros anonymes du quotidien était déjà une manière de faire bouger les choses. Rendre visibles ces invisibles pour espérer, qu’un jour, des solutions existent. En attendant, c’est justement parce qu’elles n’existaient pas que nous, à Sans A_, on avait à coeur d’inventer quelque chose, avec notre communauté. En racontant le quotidien de Sophie, il fallait donner aux gens l’envie d’aider concrètement. La solution devait venir de nos lecteurs.  

Lors de mon entretien avec Sophie, ce qui m’avait le plus frappé, c’était l’absence de temps libre. Pour elle, mais aussi avec ses trois enfants. Enchaîner les nuits à l’aéroport avec quelques missions de jour par-ci par-là dans les supermarchés ne laisse pas beaucoup de place au repos et aux loisirs. Il y avait aussi cette frustration perceptible de toujours devoir compter, de ne pas avoir assez de sous pour faire plaisir aux gosses. Je trouvais ça terrible de se tuer la santé pour gagner un peu plus et de ne même pas pouvoir en profiter. “Ils veulent les dernières baskets à la mode ou ils me demandent quand est-ce qu’on va aller à Disney, racontait Sophie, mais moi je n’ai pas le temps, pas la force, pas assez d’argent”. On pourrait se dire, à juste titre : des Sophie, il y a en a des centaines et c’est comme ça. Mais le but de Sans A_, c’est justement, de partir d’une histoire personnelle pour montrer une situation plus large d’exclusion sociale. Et d’ensuite, donner envie d’agir, en conscience.

Au fond, on ne peut jamais prévoir la réception de nos portraits. Rien ne garantit que l’indignation ressentie par le/la journaliste sera partagée par les lecteurs. Et nous, à Sans A_, on pense que l’indignation, c’est la première étape sur le chemin de l’action. Il a suffi de raconter Sophie, de relayer les maux de son quotidien, pour susciter chez notre communauté l’indignation et l’envie de faire quelque chose. Le portrait est lu par 30 000 personnes. Le jour de la publication, on reçoit deux mails de lectrices désireuses d’aider Sophie :

“J’ai été très touchée par le témoignage de Sophie. Je me sens ridicule de me plaindre pour des futilités quand je vois ce qu’elle traverse. J’aimerais beaucoup lui payer des billets pour qu’elle passe une journée à Disney avec son mari et ses enfants.”

– Laetitia

 

Avec l’accord de Laetitia, nous relayons son message sur notre page, conscients et confiants que ces quelques mots donneront l’élan nécessaire à une action collective. Les réactions ne se font pas attendre :

La communauté prend les devants et ça, on adore. Ne reste plus qu’à créer la cagnotte plébiscitée par nos lecteurs. On budgéte le coût d’une journée à Disney pour Sophie, son mari et les trois jeunes ados : 400 euros. Pour qu’ils puissent bien manger ou acheter un petit souvenir aux gosses, on demande 500 euros en tout. La cagnotte est lancée. En une semaine, on atteint l’objectif. On achète les places. Quelques jours avant Noël, je donne rendez-vous à Sophie. Martin et Pablo m’accompagnent. Ils ne l’ont jamais vue, mais ont déjà le sentiment de la connaître. Sophie est en retard, arrive essoufflée et particulièrement fatiguée. C’est une période compliquée. A l’aéroport, juste avant Noël, ça n’arrête pas. Il est 14 heures. Elle a travaillé toute la nuit, elle nous retrouve entre deux missions d’intérim dans des supermarchés. Elle passe moins de deux heures dans chacun d’entre eux, est payée une misère et les frais de déplacement ne sont même pas remboursés. L’enfer. On lui tend l’enveloppe contenant les billets : elle n’en revient pas que des gens qu’elle ne connaît même pas se soient mobilisés ainsi. Elle me dit qu’elle ne va rien dire à ses enfants et leur faire la surprise le jour de leur sortie, au réveil. Je propose que l’on se revoie après les vacances, elle me racontera sa journée.

Pendant les vacances, on reçoit un appel surprenant. Un lecteur a lu le portrait et il connaît les directeur de Sodexo, énorme entreprises de services, notamment présente à l’aéroport de Roissy. Il a été très touché par le portrait, il aimerait que Sophie obtienne un CDI. Il nous demande de lui faire parvenir son CV qu’il transmettra en vue d’un entretien. On fait tout ce qu’il faut, Sophie obtient une entrevue, malheureusement ça ne débouchera pas sur le CDI. On est un peu déçus mais bon, on relativise. C’est déjà énorme de réussir à impulser autant de gestes de solidarité autour d’une parfaite anonyme. Puis vient un autre appel, cette fois d’un cinéaste. La lecture du portrait de Sophie lui donne envie de réaliser un film de fiction à partir de son histoire. Là aussi, pas de suite mais on est quand même contents que le public reconnaisse le caractère héroïque de notre intérimaire de nuit. Après les vacances, je propose à Sophie de venir nous voir dans les bureaux. J’ai très envie d’avoir ses réactions après sa journée à Disney. C’est aussi l’occasion d’adresser des remerciements à la communauté.

 

Les mots de Sophie font chaud au coeur. Le retour des personnes est essentiel pour nous. Les actions doivent être réalisées en accord avec elles, pour elles. Je me rappelle du commentaire d’une lectrice, outrée que l’on organise une cagnotte pour que Sophie et sa famille aille à Disneyland : “Le choix de Disneyland ??? Pour un Noël ??? N’y avait-il pas d’autres choix ?”  Pablo, qui gère notamment nos réseaux sociaux, lui avait répondu ceci : “Ce n’est sûrement pas à nous de juger les envies des enfants de Sophie. Nous avons raconté son histoire et c’est à vous désormais de voir si vous voulez ou non faire un geste”. Bon résumé de notre action. Ce n’était pas gagné mais la communauté a eu un impact réel sur la vie de notre travailleuse de nuit. Plusieurs petits gestes de solidarité qui, mis en commun, ont permis de montrer à Sophie qu’elle n’était pas seule.

Notre communauté nous épate chaque jour un peu plus. Elle a intégré cette dynamique d’action et propose désormais des solutions d’elle-même, après avoir lu nos portraits. Elle n’attend pas que les choses se montent. Au contraire, elle propose. Une personne suffira toujours pour faire bouger les choses. Pour Sans A_, l’étape suivante, c’est de réussir à faire grossir cette communauté de la solidarité. Continuer à avancer et donner aux gens croisés sur le chemin l’envie d’embarquer à nos côtés.