JEAN-CLAUDE, UNE CANNE À PÊCHE ET LA SORTIE DE LA RUE

PAR LOUISE S. VIGNAUD
LE 1 SEPTEMBRE 2017

 

Premier volet de notre série Impact, nous revenons sur l’histoire de Jean-Claude et Sans A_. Une histoire de plusieurs mois qui commence par la réalisation d’un portrait sur le trottoir de la rue de Meaux et qui se termine par le relogement de Jean-Claude après 30 ans de rue. La combinaison de dizaines de solidarités : de la communauté de Sans A_, aux voisins et amis en passant par les associations. Une belle histoire qui réconcilie avec le journalisme.

Des portraits de personnes sans-abri, j’en ai écrit des dizaines. Quand j’ai rejoint Sans A_,  à l’été 2014, on se baladait dans les rues de Paname, proposant à chacun de raconter son histoire. L’idée était simple : montrer que la précarité ce n’est pas seulement des chiffres, des stats, mais des hommes et des femmes. Et que chacun a une histoire, son histoire. Il fallait montrer que l’exclusion prenait de l’ampleur. Il fallait contrer les témoignages “illustration” des grands médias : celui que ton red chef t’envoie faire à la sortie des chiffres du chômage ou du rapport de la fondation Abbé Pierre à l’arrivée de l’hiver  : le “ va me trouver un sans-abri, fais moi un enrobé de 1’30 pour illustrer tout ça”. Parce que sans l’expertise des chiffres et de l’actualité chaude, raconter l’histoire des gens qui galèrent, pour beaucoup, ça n’a pas de valeur.

Illustrer la précarité, pour moi, ça signifiait au contraire raconter les personnes, leurs parcours, leurs rêves, tout au long de l’année. Leur donner la parole réellement et prendre le temps pour rendre visibles les invisibles. Je ne mesurais pas encore qu’en plus de les rendre visibles, le journalisme pouvait aussi permettre d’engager des gens pour les aider. Deux ans plus tard, le portrait de Jean-Claude, première pierre à l’édifice du média d’impact social, allait définitivement me prouver le contraire.

Jean-Claude, c’est le dernier portrait d’une personne sans-abri que j’ai réalisé. On est en juillet 2016. Je reviens de neuf mois de voyage entre la Colombie, l’Argentine et le Brésil. A peine sortie d’école de journalisme et déjà écoeurée par les conditions d’exercice du métier, j’étais partie pour voir autre chose et faire le point. Je continuais à suivre les aventures de Sans A_ de l’autre côté de l’Atlantique. Un beau jour de mai, Martin m’appelle sur Skype. La campagne de crowdfunding est un succès : il me propose de rentrer pour gérer la rédaction du nouveau Sans A_. Après quelques heures de réflexion j’accepte de troquer une vie paisible de hippie dans les Caraïbes contre un Smic à Paris. Sans A_ en vaut la peine. Trois jours après mon arrivée sur le sol français, je suis déjà au boulot.

Avec les 35 000 euros collectés grâce à vous, nos lecteurs, on peut enfin se donner à fond, payer les journalistes et élargir la ligne éditoriale à l’ensemble des personnes exclues. Et on veut aller plus loin. Désormais ce qu’on souhaite, ce n’est plus seulement rendre visibles les invisibles, mais vous encourager à agir pour les personnes dont on parle. Casser les stéréotypes, donner aux gens l’envie d’agir et recréer du lien : l’idée nous donne la pêche mais reste à concrétiser.

Martin et moi on a pas de bureau, on passe nos journées à la terrasse du Numa, un espace de coworking gratos. On bosse comme des fous pour préparer la première saison du nouveau Sans A_ en tant que média d’impact social, l’intimité dans la rue, qu’on lancera le 9 septembre au Point Éphémère. Plusieurs portraits comme toujours mais on doit trouver une personne autour de laquelle notre communauté de lecteurs souhaitera s’engager. Je cherche une personne qui s’est recréé un petit chez lui dehors. Comme souvent, je me promène dans les rues de ma ville, je parle avec les Sans A, je demande autour de moi. Jusqu’à ce qu’une habitante du quartier Jaurès nous parle de Jean-Claude. Elle s’appelle Lucie, le connaît bien et se propose de nous le présenter. Une heure plus tard, Martin et moi, on se retrouve rue de Meaux, chez Jean-Claude.

Il est assis sur son lit et enchaîne les Winston. On découvre sa petite installation : autour de lui, une table remplie de bouffe, un caddie avec des kilos de croquettes pour son chien Rocky II, un barbeuc’. Il nous sort des chaises de sous son lit, nous propose du pinard. On commence à causer. On découvre qu’il est sur ce bout de trottoir depuis 30 ans, avec quelques pauses. Je me rends compte qu’il connait tout le monde dans le quartier. On accroche bien. Il me touche ce vieux bonhomme. Ça annonce un beau portrait. On lui explique le média, la saison qu’on prépare, le but derrière tout ça : engager une communauté pour changer les choses. Il trouve ça cool, nous dit qu’il est partant pour raconter son histoire.

Quelques jours plus tard, je retrouve Jean-Claude pour réaliser le portrait. Benjamin, notre directeur de la  photographie, m’accompagne rue de Meaux. Jean-Claude est toujours là. Il semble en forme. Je lui explique que l’on va discuter, que je vais lui poser pas mal de questions. Je sors l’enregistreur, le carnet. On commence. Il me raconte tout, s’embrouille un peu dans les dates mais remonte loin. A son enfance dans l’Yonne, ses séjours en taule, sa fille, ses décennies sur le bitume de la rue de Meaux. Je ressors avec quatre heures d’enregistrement et des notes plein le carnet. Une fois terminé, Benjamin prend le relais pour les photographies.

A la fin de l’entretien, Jean-Claude nous dit qu’il a cherché sa fille, en vain. On lui explique que ça va être compliqué mais que l’on peut essayer. On appellera toutes les Angelique B. de France, sans succès. Je repasse le voir toutes les deux semaines. Au début pour des précisions sur le portrait ou lui demander ce que notre communauté pourrait faire pour lui. Il veut une canne à pêche pour aller tâter le silure dans le Canal. Et puis je reviens encore et encore. Pour le voir, prendre des nouvelles, le tenir au courant de l’avancée du lancement et de l’événement au Point Ephémère. Au début, on ne sait pas trop si on doit l’inviter. Est-ce qu’il va se sentir à l’aise ? Est-ce qu’il aura la force physique ? On tombe d’accord, c’est à Jean-Claude de choisir. Lui veut venir.

Le rendez-vous est pris. On prévient Amoro et les autres jeunes du coin qui ont vu grandir Jean-Claude et veillent sur lui. C’est eux qui l’amèneront au Point Ephémère pour la soirée. Le 9 septembre, c’est le stress des grands jours. On attend plus de 100 personnes pour le lancement : l’équipe mais aussi les contributeurs du crowdfunding. Le staff du Point F nous aide à coller l’une des photos de Jean-Claude prise par Benjamin en 4X3 sur la façade du lieu. Une photo qui deviendra le symbole de cette première saison et de l’impact du média. Les invités arrivent. Parmi eux, Jean-Claude et ses potes. Il n’en revient pas de voir sa tronche sur la façade. Il est super content. On l’installe, lui propose un verre de pinard. Il a l’air bien, blague avec tout le monde. La soirée peut commencer.

Au micro, Martin revient sur la campagne de crowdfunding et la nouvelle ligne du média, notamment le système par saisons. Benoît introduit la notion de média d’impact avec la nécessité d’engager la communauté pour trouver des solutions. Le tout filmé par Pablo, qui vient de rejoindre l’équipe pour poursuivre le développement. Je présente la première saison du nouveau Sans A_, l’intimité dans la rue : je parle des angles que nous avons abordés, des personnes que l’on a rencontrées : Jean-Claude bien sûr, mais aussi Pierrot, Denis, le couple Blanquet, Annie, Natacha et les autres. Je parle aussi des acteurs de terrain, ces porteurs de solutions qui tentent justement de pallier les manques d’intimité pour les personnes de la rue : Mobil’Douche, le Carillon, Règles Élémentaires. La soirée est un succès. On doit libérer l’espace. On est une quinzaine à terminer les bouteilles sur le quai avec Jean-Claude. Il est bien saoul, oui. Mais il est aussi très ému. Il me dit : “C’est bien ce que vous faites tu sais.” Comme il tient plus debout, Amoro le ramène rue de Meaux. Cette nuit là, Jean-Claude a bien dormi (c’est lui qui me l’a dit).

Le lendemain, la saison est lancée. Le portrait de Jean-Claude est lu par des milliers de personnes. Le vieux a ému beaucoup de gens. J’avais terminé le papier avec le souhait de Jean-Claude d’avoir son fameux lancé de pêche en me disant : j’espère que ça marchera. Quelques jours plus tard, Benoît, un lecteur de Gironde également amateur de pêche, nous écrit : il va nous envoyer la canne à pêche par la poste. Les commentaires affluent. Les gens souhaitent également lui faire plaisir. Pas question que Jean-Claude se retrouve avec 15 lancés. Je retourne le voir. Je lui explique que les gens ont envie de l’aider, qu’il peut demander d’autres choses. Il me fait une liste : un portable, une radio, des vêtements chauds. En quelques semaines Jean-Claude a à peu près tout ce qu’il demande.

On reçoit enfin la canne à pêche avec un petit mot de Benoit le pêcheur. Et comme le hasard fait souvent bien les choses (surtout à Sans A_), la même semaine, on reçoit un message de Laurence, une lectrice du Tarn. Elle monte à Paris avec sa fille pour les vacances et souhaite apporter à Jean-Claude une boite de pêche avec tous les appâts, leurres etc. Génial ! On va pouvoir lui offrir tout le kit de pêche d’un coup. Je propose à Laurence que l’on se retrouve rue de Meaux pour lui présenter Jean-Claude et qu’on en profite pour filmer. On se dit que le geste de solidarité de Laurence peut en inspirer d’autres mais on ne veut pas être intrusifs. Le lendemain matin, je passe voir Jean-Claude, le préviens qu’une personne a lu son portrait et souhaite lui donner un cadeau. Je lui demande si ça le dérange qu’on filme. Pas du tout. Léa, JRI (Journaliste Reporter d’Images), reste un peu en retrait. On lance l’enregistrement après les présentations.

L’après-midi même, Jean-Claude descend sur le Canal avec son amie Priska et Rocky, son chien, pour tester sa canne à pêche. Il a passé une bonne journée et peut en envisager d’autres. Cette petite réussite nous donne encore plus d’énergie pour continuer. A ce moment là, on imagine pas encore ce qui va suivre. Jusqu’où on va pouvoir aller avec Jean-Claude et la communauté de Sans A_. Les semaines de novembre passent. Le froid s’installe. A quelques jours de Noël, je me dis que j’ai bien envie de lui faire une petite surprise. Noël en famille, c’est pas toujours funky, alors je décide de débarquer le 24 au soir à minuit pour sabrer le champagne avec JC. Un pote me rejoint. On boit des coups, on se marre. Un super Noël.

Les saisons s’enchaînent mais on continue de prendre des nouvelles de Jean-Claude, à lui rendre visite. La situation devient tendue avec une partie du voisinage. Le coin “insalubre” de Jean-Claude et les aboiements de Rocky agacent certains riverains. Une pétition a été lancée pour le faire dégager. Alors que vague de froid s’abat sur la capitale, un matin, Priska, qui aide JC pour enclencher ses démarches auprès des associations, m’appelle. Les flics viennent de passer, accompagnés des agents de la mairie de Paris, vêtus de combinaisons blanche façon décontamination. Ils ont l’habitude de “nettoyer les rues” des affaires des sans-abri. Et des sans-abri aussi. Comme Jean-Claude est plutôt connu dans le coin, ils se contentent de lui signifier son obligation de quitter les lieux au plus vite. Trop aimable. Jean-Claude a froid. Il est fatigué, abattu. Il en marre de l’hostilité des gens. Il ne veut pas changer de coin pour aller 10 mètres plus loin. Je passe le voir. Il me dit qu’il veut de l’air pur, de la campagne. Il finit par mentionner le mot camping. Avec Martin et Pablo, on se dit que trop c’est trop. La canne à pêche ça allait il y a quatre mois mais là, il y a urgence.

On réfléchit toute une soirée. Et si on demandait à tous ces gens qui ont été touchés par Jean-Claude de nous aider à le mettre à l’abri ? Les questions s’enchaînent : mais si on le fait pour lui, on nous reprochera de ne pas le faire pour les autres. Et puis, on est pas des travailleurs sociaux et on ne veut pas l’être. D’un autre côté, on sait aussi que les démarches ont été enclenchées avec Emmaüs Solidarité. Priska nous communique les avancées en temps et en heure. Et c’est sûr, le relogement, ce ne sera pas avant deux mois. Nous on a peur que le vieux ne tienne pas jusque là. Il faut essayer. On décide de lancer un appel à la mobilisation auprès de la communauté de Sans A_.

Une cagnotte est mise en place pour mettre Jean-Claude à l’abri au camping. La tribune et l’appel aux dons sont relayés par BastaMag. En 2 jours, on explose le montant de 2000 euros souhaité. Au bout de 5 jours, on est obligé de fermer la cagnotte tellement le plafond a été dépassé. On ne voulait pas abuser de votre générosité. Bilan : 5000 euros récoltés. On peut mettre Jean-Claude à l’abri pour deux bons mois et lui permettre de se faire plaisir. Le camping repéré par Priska nous fait faux bond au dernier moment. Avec Pablo, on passe une journée à appeler tous les campings à 200 km à la ronde. La plupart n’accepte pas les chiens. Et surtout les trois quarts sont fermés l’hiver. On se fait d’ailleurs la réflexion que c’est aberrant tous ces mobil’home fermés quand on sait le nombre de gens qui dorment dehors l’hiver. Au bout du 70ème coup de fil, on en a marre de tourner autour du pot, on joue carte sur table avec le proprio d’un camping de Champagne-Ardennes. On explique la situation de Jean-Claude, le type comprend. Il veut aider. On a le camping. Le lendemain matin à 7h, on passe chercher Jean-Claude rue de Meaux pour l’y installer. Il dit au revoir à la rue de Meaux : autant vous dire que les adieux n’ont pas été déchirants.

Pendant 1 mois et demi, Jean-Claude souffle au camping. A sa demande, c’est moi qui gère les sous de la cagnotte. Il le sait, l’argent lui brûle les doigts. On lui explique qu’il peut quand même se faire plaisir car après tout, c’est son argent. On lui achète une télé, de nouvelles fringues et on assure les clopes et les petites victuailles. On a un peu peur que le passage rue de Meaux au camping en pleine campagne ardennaise, ce soit un peu violent. Que la solitude le pèse. Mais quand je lui demande si la rue de Meaux lui manque, il me dit que non, vraiment pas. Sa pote Priska lui rend visite une semaine sur deux. Elle ramène parfois les copains de Jean-Claude : il apprécie les visites. Il reprend des forces, ça se sent. Quelques semaines plus tard, la bonne nouvelle tant attendue tombe. Une solution d’hébergement pérenne a été trouvée par Emmaüs Solidarité. Jean-Claude obtient un petit studio dans un centre d’hébergement à Epinay-sur-Orge. Les chiens sont acceptés. Le top.

On se sent soulagés. La mise à l’abri au camping, ça pouvait marcher deux-trois mois, mais il fallait absolument que ça se débloque du côté des associations. Cette fois, c’est bon. Après un mois et demi au camping, Jean-Claude emménage. L’acclimatation se passe bien. Pour ses 63 ans, on a décidé d’organiser une petit dîner au restau à Paris. Priska est allée le chercher au centre Emmaüs. Autour de la table, il y avait Amoro son pote du quartier mais aussi l’équipe opérationnelle de Sans A_ au complet : Martin, Pablo et moi. On trinque à la santé de Jean-Claude.

Aujourd’hui Jean-Claude se sent bien dans son petit chez lui, à l’abri. Restent les démarches pour les minimas sociaux notamment l’allocation handicapée. On a du mal à comprendre que ça prenne autant de temps avec les travailleurs sociaux sur place… Nous on voit surtout que l’argent de la cagnotte dégringole vite et qu’il est grand temps que JC ait accès à ses droits. A Emmaüs, il y a une épicerie gratos, même si ce n’est pas toujours à son goût. Il avait du mal au début à se rendre compte qu’il fallait freiner les dépenses. Mais depuis quelques semaines, Jean-Claude commence à réduire sa consommation de viande. Il a également arrêté de boire et s’est mis au tabac à rouler. Incroyable. Sa volonté nous impressionne beaucoup. Dans le centre, Jean-Claude aide le soir à faire la vaisselle avec les  réfugiés hébergés. Il rencontre du monde et récupère les restes de bouffe pour son chien Rocky. Après 6 mois d’attente, il a reçu son allocation adulte handicapé. Jean-Claude a rasé sa barbe, changé de coupe de cheveux. Il a même arrêté de boire. Jean-Claude rajeunit.

A quoi ont servi les mobilisations autour de Jean-Claude ? Celles de Benoît, Laurence et tous  ceux qui ont contribué à l’aider ? Parlons franchement : je pense que Jean-Claude aurait de toute façon été pris en charge par une asso à un moment donné. Heureusement d’ailleurs. C’est leur boulot. Le nôtre c’est de faire du journalisme d’impact. Pour Jean-Claude, l’impact de Sans A_ et de sa communauté aura été de se sentir entouré, compris et soutenu au pire moment quand, pour lui, tout semblait perdu. Qu’on écoute ce qu’il souhaitait et pas que l’on fasse ce que l’on pensait bon pour lui. Tout a commencé avec un portrait. Tout a été amplifié grâce à vous. De quoi donner de l’espoir à toute une génération de journalistes qui cherchent un peu de sens dans leur boulot. De quoi vous convaincre vous lecteurs, que vous pouvez agir contre l’exclusion.