CHARLOTTE, DES LETTRES ET DE « NOUVEAUX VOISINS »

PAR GUILLAUME ESTIVIE
LE 1 SEPTEMBRE 2017

 

Comment changer le quotidien d’une vieille dame isolée au fin fond de la Creuse ? Guillaume Estivie vous raconte les coulisses de sa rencontre avec Charlotte et tout ce qui a suivi : un portrait vidéo suivi de dizaines de lettres arrivées dans la boîte aux lettres de Charlotte. Aujourd’hui Charlotte a, comme elle dit, “de nouveaux voisins”. Une nouvelle preuve, s’il en fallait, de l’impact social provoqué par la communauté de Sans A_.

Nous sommes début janvier, il fait très froid dehors. Je suis devant la porte de Charlotte, aux abords de Guéret, mon village natal, dans la Creuse. Cette fois, je ne viens pas pour voir la famille mais pour réaliser un portrait pour Sans A_.

En septembre, curieux d’en savoir plus sur ce journalisme d’impact social porté par l’équipe, j’avais assisté au lancement du média. En décembre, j’apprends que l’équipe recherche des JRI (journaliste reporter d’images). Je me dis que c’est une belle occasion de participer concrètement à cette aventure. Je me lance. Trois semaines plus tard, je suis sur le terrain, en charge de trouver et de réaliser le portrait principal de la prochaine saison, Nos vieux, ils n’ont pas dit leur dernier mot. Je me dis qu’en Creuse, je ne devrais pas avoir trop de mal à faire connaissance avec une personne âgée, invisible, et désireuse de me raconter son histoire. Mon premier réflexe est de demander à mon père, médecin de Guéret à la retraite depuis quelques mois, s’il a gardé contact avec des patients qui l’auraient marqué. Il me parle d’une certaine Charlotte. Je ne me doute pas, à ce moment-là, qu’elle sera ma plus belle rencontre de l’année ! Après un premier contact téléphonique pour prendre rendez-vous, je débarque chez Charlotte un vendredi soir, accompagné de mon père. Je me dis que la présence de son médecin peut la rassurer.

Une petite silhouette nous ouvre la porte. Nous pénétrons dans une petite pièce chauffée au feu de bois. D’emblée, Charlotte me touche par sa timidité, elle a l’air toute gênée de recevoir le médecin, ainsi que son fils qu’elle a déjà vu à la télévision dans la série documentaire « Taxi Show » que j’ai réalisée. En effet, Charlotte adore voyager à travers sa télé, je le découvrirai plus tard… Mon père nous laisse seuls pour la soirée. Je ne filme pas, alors j’essaye de retenir tout ce que Charlotte me raconte, et ce n’est pas une mince affaire ! je sens qu’elle ne communique pas beaucoup en temps normal, alors elle se lâche. Elle me parle de son enfance, de son arrivée à Guéret, et surtout de son incroyable bordel qui règne chez elle. Enfin « bordel », pas vraiment puisque chaque chose est à sa place, et elle se souvient d’une anecdote pour chaque objet, je ne sais pas comment elle fait pour retenir tout ça. Charlotte n’est pas atteinte d’une quelconque maladie qui la pousse à « accumonceler » – comme elle dit – toutes ces affaires, elle a simplement besoin de compagnie, et ces objets agissent comme des souvenirs qui lui occupent l’esprit. Charlotte est en effet plongée dans une grande solitude depuis la mort de son mari.

Le lendemain, je reviens voir Charlotte, équipé de ma caméra et de mon trépied. Elle l’appellera « le tromblon » pendant tout le tournage, ce qui nous fera bien marrer. La matinée est consacrée à se balader dans son capharnaüm, je la laisse choisir les objets dont elle veut me raconter l’histoire : une photo de son père, un poing américain ayant appartenu à sa mère, etc… Chaque anecdote pourrait faire l’objet d’un film en soi. L’après-midi, nous parlons plus calmement, auprès du feu que Charlotte réanime toutes les heures. C’est l’occasion pour elle de me parler de sa famille, de la mort de l’un de ses fils dont elle se remet doucement. La caméra tourne, je me dis que ce portrait va être beau et nécessaire, tant il casse tous les préjugés que je pouvais avoir sur les personnes âgées isolées.

Le jour suivant, le dimanche, ne fera que confirmer cette impression. Nous faisons un petit tour dans son jardin qu’elle appelle « la forêt ». Malgré ses 71 ans, Charlotte a gardé une capacité d’émerveillement de petite fille. Elle s’émeut à la vue de quelques vaches, et s’invente des histoires de lutins à partir de mousse et de lichen. Mais il fait froid. Nous rentrons pour accueillir son fils qui lui rend visite tous les dimanches pour le repas. Il en profite pour l’aider dans son quotidien, comme ramener du bois près de la cheminée. Et lui faire la conversation. Je m’aperçois que Charlotte souffre beaucoup de ce manque de communication avec les autres. Pour nous qui sommes constamment entourés (nos amis, nos collègues, notre famille), il est très difficile de se rendre compte à quel point c’est dur de ne pas croiser une seule personne de toute la journée. Alors elle s’installe devant la télé, mais attention ! Pas pour regarder n’importe quoi… Le guide des programmes n’est jamais très loin, pour repérer toutes les émissions de voyage qu’elle adore, ou bien les concerts symphoniques diffusées parfois sur Arte. Exigeante la Charlotte…

C’est l’occasion pour moi de l’interroger sur ce que la télé diffuse sur le moment, et de découvrir une Charlotte drôle et engagée. Lorsque je la quitte, je suis sidéré par le décalage qu’il existe entre la perception qu’elle peut avoir d’elle-même (un fardeau inutile et inintéressant) et ce qu’elle est vraiment. J’espère que son portrait pourra faire changer les choses.

Après quelques jours de montage, le portrait de 18min est mis en ligne en février 2017. Assez vite, des commentaires élogieux sont déposés sur Facebook ou Youtube.

Charlotte c’est la grand-mère que j’aurais aimé avoir. Celle qui te raconte des histoires, son histoire. Celle avec qui tu as envie de passer des soirées à l’écouter et à discuter.

Bonjour (enfin bonsoir du Japon !) Dejà, merci de votre super petit docu sur Charlotte, la dame de 77 ans de la Creuse, elle m’a beaucoup émue et ça a l’air d’être une dame fantastique ! Je voudrais beaucoup lui écrire une petite carte ! ça égayerait peut-être sa journée

De suggestion en suggestion sur Facebook, je suis tombé tout à fait par hasard sur cette vidéo. Cette dame est incroyable, on ressent parfaitement la souffrance passée et présente dans son existence. Ce fardeau qu’elle traîne au quotidien. La tristesse mêlée à la joie, la joie mêlée à la tristesse. Malgré cela elle est toujours debout, à s’émerveiller de tout et de rien telle une enfant, une enfant qu’elle n’a pas été autrefois mais qu’elle est devenue maintenant. Peut-être un peu malgré elle sans doute… Comment une vidéo aussi courte, a priori insignifiante, a-t-elle pu me toucher autant ? Le sujet, Mme Charlotte, tout simplement.

Charlotte émeut et impressionne la communauté. Maëva, une lectrice installée au Japon envoie un message à la rédaction. Elle sait que Charlotte aime les voyages et que le facteur ne lui apporte que des factures. Elle veut lui écrire. On se dit que l’idée de Maëva peut inspirer d’autres personnes. L’impact pour Charlotte sera épistolaire. On propose à notre communauté de faire voyager Charlotte.

 

A la suite de cet appel, Sans A_ reçoit une vingtaine de lettres, de France mais aussi du Mali, du Japon, d’Italie ou encore de Lettonie. Je récupère l’ensemble pour lui emmener lors de mon retour à Guéret. Ce jour-là, elle a sorti l’argenterie pour servir le thé, et a même invité une copine pour la projection du film qu’elle va découvrir.

Au départ très gênée de se voir à l’écran, elle rit ensuite de bon cœur à ses petites expressions malicieuses. Quelques larmes vont couler sur ses joues à la fin du portrait, lorsqu’elle évoque son fils disparu. Que d’émotions ! J’en profite pour lui donner les lettres qui lui sont destinées, qu’elle ouvrira plus tard à tête reposée. Enfin, je lui avais réservé une surprise pour la fin : une petite vidéo réalisée par ses idoles télévisuelles, Frédéric Lopez de RDV en Terre Inconnue et Raphaël de Casabianca de la série Echappées Belles. Un petit message dans lequel ils s’adressent directement à elle, pour lui dire combien ils ont été touchés par son histoire, sa folie, sa vision de l’existence, etc… Charlotte éclate en sanglots. Elle commence à prendre conscience qu’elle est peut-être davantage qu’une « petite pierre qui roule » qui nous gêne et que l’on pousse du pied.

 

Louise, la rédactrice en chef du média, l’appelle deux semaines plus tard pour prendre des nouvelles et recueillir ses impressions après la lecture des nombreuses lettres. Elle me confie que Charlotte, lumineuse et reconnaissante, a vraiment égayé sa journée. Ses quelques mots donnent la pêche à toute l’équipe, de l’énergie pour continuer.

 « Grâce aux lettres que j’ai reçues je revis. C’est comme si j’avais des voisins supplémentaires ; c’est comme une douche de compliments. Et j’estime ne pas être à la hauteur. Ça m’aurait aidé dans la vie si je les avais reçues petite. J’ai profité du beau temps sur la terrasse pour écrire. J’ai déjà envoyé 4 lettres. Il y a une famille dont la petite fille, Mila, m’a dessinée une grande girafe, j’adore ! Alors je leur ai écrit 4 pages. Et encore, j’ai résumé.  Une autre femme de Brive qui est seule elle aussi, 4 pages aussi. La pauvre j’ai dû la souler. J’ai aussi répondu à une Lyonnaise, je lui demandais où en était Lyon parce que j’y ai vécu. Je prévois d’écrire au Japon à Maëva aussi et aux autres. Je voudrais tout dire mais écrire c’est long. Il faut donner de soi jusqu’au bout des doigts, ça prend du temps. J’essaye d’avoir les mots qu’il faut pour chaque personne, ça me prend 2-3 heures. Mais ce sont 3h où je suis dans ma bulle, où je suis contente. Rassurez les tous, qu’ils soient patients. Vous savez, moi je passe dans ma vie sans la comprendre. C’est peut-être ce qui me sauve. J’arrive à dormir comme un bébé malgré ce qui m’est arrivé. J’ose à peine le dire. J’ai pris ma vie avec dérision, j’ai un petit côté belge. Merci beaucoup. Vous avez raison de vous intéresser aux personnes dans le noir, dans l’ombre, dont personne ne parle. C’est important. Mais je ne parle pas de moi (rires). »

Charlotte prend le temps de répondre à chacun de ses “nouveaux voisins”. Nous, du côté de la rédaction, on ne sait pas vraiment qui lui a écrit, à qui elle a déjà répondu. Et puis, un matin, on reçoit un message d’une de nos lectrices, accompagné d’une photo d’une enveloppe ouverte.

« Elle m’a répondue 🙂 🙂 !! Quel plaisir (et surprise!) de recevoir ce matin une magnifique lettre de 4 pages de Charlotte, presque 4 mois après ma carte d’Italie ! Cette correspondance inattendue est un vrai bonheur, elle partage ses souvenirs, sa philosophie de vie, son quotidien (elle m’a bien écrit de sa terrasse, juste avant l’orage !)… Au lieu d’appeler ça l’Impact Journalism, je propose Happiness Journalism 😉 Merci Sans A_, moi aussi j’ai une nouvelle voisine… ❤️ »

Travailler sur ce sujet avec Sans A_ m’a permis d’aller plus loin dans ma réflexion sur ce que peut être, ou doit être le journalisme aujourd’hui. Avec les moyens de communication dont on dispose maintenant, nous pouvons proposer des appels à l’action quasiment en direct, suite à la diffusion d’un sujet. Après la diffusion sur France 5 de ma série “Taxi Show”, certains internautes me demandaient comment agir lorsqu’ils étaient touchés par une personne rencontrée dans le taxi. Par exemple, à Dakar, j’ai fait la connaissance de Loïc, directeur d’une ONG recueillant les enfants des rues. Beaucoup de téléspectateurs m’ont interpellé pour lui venir en aide, mais à part leur donner les coordonnées de l’association, je ne savais pas trop comment faire pour maximiser l’impact. Avec Sans A_, cet impact est rendu possible à plus grande échelle, grâce à la communauté suivant le média, mais il est aussi plus concret, et donc plus visible. Ce qui encourage encore plus à l’action. Voir la communauté se mobiliser autour de Charlotte m’a beaucoup ému – et elle aussi – et me conforte dans l’idée que le journalisme que pratique Sans A_ a un bel avenir devant lui, pour le bien de tous.

Il y a quelques jours, je suis retourné voir Charlotte, prendre de ses nouvelles. Elle va super bien malgré une vilaine cataracte qui l’handicape un peu. Depuis le tournage de son portrait et les formidables retours qu’elle a reçus, elle a adopté un nouveau rituel. Tous les soirs, avant de se coucher, elle écrit sur des petits post-it tout ce qui s’est passé de positif dans sa journée. Elle place ensuite ces post-it dans un bocal, qu’elle lit le lendemain matin, afin de se donner du courage et de l’enthousiasme pour la journée à venir. Encore une petite astuce qu’elle me livre et que je garderai précieusement.