SOFIA, ENGAGÉE POUR LES DOYENNES DU TAPIN

PAR MATHILDE LOIRE ET EMANUELE DEL ROSSO
LE 18 JUIN 2017

 

Sofia est juriste et ancienne prostituée. Engagée dans l’association parisienne Avec Nos Aînées, elle accompagne bénévolement les prostituées âgées et précaires dans leurs démarches administratives. Demandes d’aides sociales, problèmes de santé, bobos du quotidien… Sofia porte la petite association à bout de bras, sans aucune aide des pouvoirs publics.

Sur la carte de visite de Sofia, on peut lire : « association pour les femmes âgées en grande précarité ». « Ça sonne mieux qu’ anciennes prostituées », reconnaît cette juriste de 56 ans, engagée au sein de l’association Avec Nos Aînées (A.N.A). Comme tous les samedis, cette brune chaleureuse arrive au bureau vers 14 heures. Derrière la gare du Nord, au rez-de-chaussée d’un immeuble haussmannien, le petit local sert de permanence à l’association. Créée en 2005 pour accompagner les prostituées précaires de 60 à 85 ans, l’association A.N.A vivote grâce à l’énergie de ses deux bénévoles, sans aucune aide des pouvoirs publics.

PROTÉGER LES AÎNÉES

Sofia pose une sacoche épaisse sur la table, remplie de dossiers rangés avec minutie. Déclarations d’impôt, demandes d’aide sociale, dossiers pour l’aide au logement ou la couverture maladie universelle (CMU)… Depuis quatre ans, Sofia, juriste et ancienne du tapin, accompagne les prostituées âgées et fatiguées. Elle lance la machine à café, allume la photocopieuse, sort ses dossiers et s’installe à la table. D’un oeil expert, elle parcourt les lettres de la sécu reçues par une des « aînées » dont elle s’occupe. « Elle, je lui ai obtenu une complémentaire santé, elle n’avait pas le droit à la CMU.  Elle a eu des gros problèmes de dents, je lui ai fait un courrier pour la sécu pour le dépassement. »

Les protégées de Sofia, ce sont les prostituées âgées. Rarement déclarées, elles ont travaillé très longtemps, sur le trottoir ou ailleurs. « Certaines n’ont pas de papiers, et beaucoup n’ont pas accès à leurs droits, notamment le minimum vieillesse, parce qu’elles n’ont jamais fait les démarches nécessaires », explique Marie-Elisabeth Handmann, la présidente d’Avec Nos Aînées. Malgré leur âge, ces anciennes prostituées finissent parfois par retourner  « tapiner pour de l’alimentaire » . Sofia et Marie-Elisabeth les aident à obtenir de quoi vivre, dans des conditions décentes : « Ce sont des femmes qui n’ont pas les moyens d’employer quelqu’un, et qui se méfient de l’institutionnel, poursuit la présidente de l’association. On les aide à faire les courses, le ménage, on les accompagne dans les hôpitaux… On ne connaît personne sans problème de santé. »

SUR TOUS LES FRONTS

Des problèmes, il y en a souvent, et pas des petits. « Ce sont des bobos de la vie, mais qui prennent des proportions vite intenables, regrette Sofia. L’autre fois, l’une d’elle s’est cassée le col du fémur en tombant, mais elle n’avait pas de couverture sociale donc on a dû appeler Médecins du Monde. » Sofia est parfois débordée par les demandes d’aide et d’accompagnement. « Le téléphone sonne tous les jours. »

Comme pour lui donner raison, la sonnerie de son smartphone se déclenche. Sofia décroche, met le haut-parleur, pose son portable à côté d’elle en s’allumant une clope. « Allô ma poule ! », s’exclame une voix dans le mobile. C’est Lina, une des protégées de Sofia. Les deux femmes échangent des nouvelles. Lina s’inquiète de l’état de fatigue de Sofia : « Ben oui, je suis crevée, mais qu’est-ce que tu veux ? » Le ton de Lina se fait plus sérieux. Elle parle papiers, s’inquiète d’un manque de réponse. Sofia la rassure, lui demande si elle a de quoi manger et si son dos va mieux. La conversation se termine sur une promesse de passer la voir bientôt.

Ce type de conversation, Sofia en a sans arrêt. Comme Lina, les femmes que Sofia accompagne vivent pour la plupart dans des petits studios et « les marchands de sommeil les exploitent royalement ». Certaines vivent en colocation, ou sont hébergées par des amis. Deux autres sont en foyer en dehors de Paris. Sofia s’occupe de plus de soixante-dix personnes, « et il y en a d’autres qui s’ajoutent ».

Et tout ceci sans même faire de « vraies maraudes » : « Je n’en ai pas les moyens, je fais des circuits que je connais : place Clichy, Barbès, Château-Rouge… Je prends des nouvelles, et j’ai toujours quelques capotes au cas où l’une d’elle en a besoin. » Si elle gère les dossiers des aînées, lors de ses balades, elle apporte son aide à toutes, quel que soit leur âge. Lorsqu’il lui arrive de rencontrer des réfugiées dans la misère, elle les met en lien avec les associations concernées (France Terre d’Asile ou l’ARDHIS pour la reconnaissance des droits au séjour des LGBT étrangers). Sans oublier « les Chinoises, à Belleville : si elles me font coucou quand elles me voient, ça veut dire qu’elles ont besoin d’une capote. C’est un échange rapide, de sac à sac. Sans dialogue, mais il y a le sourire et il y a le merci. »

Pour faire accepter sa présence plus facilement, et éviter d’être repérée par les macs des plus jeunes -« les petites vieilles, elles, sont pas maquées »-, Sofia  a une « parade ».  « Je me pomponne, je m’habille comme elles, pour ne pas les déranger. J’utilise les codes, comme si je tapinais, quoi. Comme si j’attendais aussi des clients, mais je n’en prends pas. » Si elle sait comment s’y prendre, c’est parce qu’elle a bien connu le milieu du tapin.

JURISTE ET ANCIENNE DU TAPIN 

Née d’une mère italienne et d’un père algérien, Sofia se dit « orientale ». Son enfance, elle la passe en Suisse, étudie « chez les bonnes soeurs », puis obtient sa licence de droit à Lausanne. Elle débarque à Paris en 1979. « Je suis venue continuer le droit à la Sorbonne. Je n’avais pas de bourse, j’avais besoin d’argent pour me nourrir et me loger, alors j’ai commencé à tapiner. C’était en discontinu : à chaque fois que je connaissais l’amour, j’arrêtais. Et quand ça n’allait plus, j’y retournais. »

Dans son petit studio de Pigalle, elle reçoit ses clients. Pas tout à fait les mêmes que ses voisines : « Je travaillais vers les Champs, c’étaient des gens importants. Il y a une misère sexuelle flagrante chez les puissants. » Ses clients sont des célébrités, des dignitaires étrangers ou des hommes politiques. « Un jour, j’ai fait se croiser trois types du même gouvernement », se souvient-elle en riant.

Elle confie toutefois ne jamais avoir aimé ça. « Enfin, précise-t-elle, j’aimais le côté séductrice, il y a une espèce de domination sur le mâle qui est jouissive. Contrairement à ce que l’on pense, on a un grand ascendant sur les clients, tu joues la psy. J’adorais qu’on me paye juste pour parler, mais quand il fallait passer à la casserole… » Elle s’interrompt un moment, tire sur sa cigarette, souffle un nuage de fumée. « Je jouais un rôle, je rentrais dans un personnage, je n’étais plus la Sofia que tu vois. C’est cette déconnexion qui m’a permis d’arrêter. »

L’ASSEMBLÉE FAIT LA SOURDE OREILLE

Après un passage au Bus des femmes comme coordinatrice, elle intègre un cabinet d’avocat « assez important, avec [s]on ami. » Lui, ne « voulait pas entendre parler du tapin ». Sofia ne retrouve le milieu qu’en 2013, avec l’A.N.A, alors que le gouvernement prépare la loi de pénalisation des clients. Les acteurs de terrain sont auditionnés à l’Assemblée nationale. L’association est invitée à s’exprimer sur le sujet. « Tout le monde a dit : il faut envoyer Sofia. Parce que moi, ils m’impressionnent pas. » Elle s’y rend pour parler des vieilles prostituées, avec Gabrielle, la fondatrice de l’association. « C’était hallucinant. Ces vieux grisonnants, qui nous demandaient de « développer »… Ils savent très bien pourtant, il y avait des anciens clients… Je me suis pas laissée intimider. » Elle témoigne de la situation de ses protégées, des « situations poignantes ». « On m’a répondu : C’est du misérabilisme. On ne vit pas sur la même planète… »

Quand elle tapinait, Sofia vivait dans l’opulence. « Mais je n’aimais pas cet argent, c’est pour ça que je l’ai brûlé, que j’ai profité. Il y avait des choses bien, des relations humaines intéressantes… Mais je préfère maintenant qu’avant. » Désormais sans emploi, Sofia touche le RSA. « Sans subventions, l’A.N.A n’a pas les moyens de la salarier, même à temps partiel », déplore la présidente, Marie-Elisabeth.

Cela n’empêche pas Sofia de mettre son temps et son énergie au service de ces vieilles dames. Elle prépare leurs dossiers, les aide à écrire des courriers, et les fait corriger par Marie-Elisabeth. « Elle est littéraire, elle reformule pour que ça passe. Moi je suis directe et rude, je suis révoltée et je m’auto-censure pas. » Pas d’auto-censure non plus sur le terrain, quitte à ce que sa façon de travailler dérange. « Certains travailleurs sociaux trouvent que je n’ai pas assez de recul… Mais faut arrêter ! » Elle s’emporte : « Certaines situations, c’est pas Zola, mais ça y ressemble. La personne qui n’a pas de quoi manger, qui ne dort pas, on me dit d’avoir de la distance ? Mais il faut surtout régler le problème ! »

BESOIN D’AIDE POUR CONTINUER

Malgré l’aide de Marie-Elisabeth pour les papiers, Sofia fatigue. De la charge de travail bénévole mais surtout des situations de misère auxquelles elle se retrouve confrontée. « Marie-Elisabeth m’a souvent vue en larmes, confie la bénévole. Je suis habituée aux drames, j’ai une carapace, mais je ne suis pas imperméable. Et il y a une vraie frustration quand je n’arrive pas à aider quelqu’un, j’ai besoin de déverser… » Elle le fait auprès d’un « un ami psy. Il ne répond rien, mais il arrive à me faire sortir de mes gonds et tout s’enchaîne. Je n’aurais pas continué sans mon entourage. Combien de fois j’ai dit que je démissionnais ? »

Alors parfois, Sofia coupe. « Sinon, je ne m’en sortirai pas. » Elle aimerait bien pouvoir arrêter, prendre enfin du temps pour elle. « Mais qu’est-ce qu’elles deviendraient si je le fais ? Le problème des vieilles personnes qui tapinent pour des besoins alimentaires, ça n’intéresse personne… Il faut que je passe le bébé. » Chantal, une membre du conseil d’administration de l’association, devrait commencer à assurer les permanences et lui permettre d’être sur le terrain tous les samedis. Mais l’idéal serait d’obtenir plus de ressources. « On a rien », regrette Sofia. L’A.N.A ne vit que des cotisations de sa quinzaine d’adhérents, et ne reçoit plus aucune subvention.

Lorsqu’on leur demande ce qui pourrait leur permettre de mieux répondre aux besoins de leurs protégées, les deux femmes ne manquent pas d’idées. Marie-Elisabeth énumère les coûts : « Il y a le téléphone de Sofia, l’assurance, et l’aide alimentaire dont certaines ont besoin. » Sans compter les timbres, et les capotes, qu’elles payent souvent de leur poche. « Il faudrait pouvoir démultiplier nos forces, poursuit la présidente, pour continuer le travail de Sofia, pour lutter contre le dénuement, pour toucher d’autres coins de Paris, et assurer une meilleure prise en charge physique. Mais pour ça, il faudrait qu’on soit plus nombreux, qu’on ait un bureau. » Un local, « avec une photocopieuse, au moins deux jours par semaine », c’est l’idée fixe de Sofia. Elle se prend à rêver, elle aussi : « Ce serait bien d’avoir quelques personnes qui viennent pour donner de leur temps. Je les formerais… Ce serait bien de transmettre l’association à des jeunes, parce que des prostituées âgées, il y en aura toujours. »