Depuis 39 ans, Jimmy vit avec la prostitution. Dans ses souvenirs d’enfance, pas de maison ni de tendresse. Juste les structures de la DDASS, les regards méprisants et les visites à cette femme en jupe rouge, sa mère, qu’il aime plus que tout. Son récit, c’est celui des petits que l’on pointe du doigt, des ombres derrière les hôtels, des enfants de prostitué(e)s.

Jimmy nous tend une photo jaunie. Une dizaine de gamins se presse autour d’un goûter. Un seul fixe l’objectif. La salopette est bleue, le regard aussi, les doigts s’entremêlent nerveusement autour des bretelles. Comme les longues jambes de l’adulte qui est assis face à nous, à la terrasse du café de la gare de Perpignan. L’homme a conservé la blondeur du cliché, la peau pâle et le malaise face aux appareils photo. Jimmy a bientôt 39 ans et autant d’années à vivre avec la prostitution. « Je suis un fils de pute, c’est comme ça. J’ai longtemps souffert de ces mots alors maintenant j’en joue. »

Les sourires qu’il affiche sans arrêt, il les a tissés seul, « avec rien, juste de la tristesse, sans argent ni amour ». Jimmy Paradis est né le 8 novembre 1978 en Alsace. Quatrième enfant d’une prostituée notoire du quartier de la gare à Strasbourg, il passe ses 18 premières années « bazardé » entre familles d’accueil et foyers. Les cinq enfants sont séparés, seule sa petite sœur sera élevée avec lui jusqu’à ses onze ans. Le nombre exact de structures, Jimmy nous dit qu’il ne sait pas. Ne veut pas s’en souvenir. Mais quelques virgules plus tard, la réponse est aussi précise qu’un coup de canif. Dix-sept. « Pour les gens de la DDASS [NDLR : la direction des affaires sanitaires et sociales], j’étais un numéro. » Son rire fusille le silence. « D’ailleurs, je suis toujours un sacré numéro ! »

MAMAN PAILLETTES 

Les chiffres et la notion du temps, Jimmy les a intégrés très tôt. Toutes les quatre à six semaines, chacun des enfants a le droit de passer un week-end avec leur mère. « Quand on dit week-end, c’était du samedi midi au dimanche midi ! » Le temps est minuté mais les quelques heures partagées sont solaires. « On sortait, on allait au restaurant… et surtout on allait danser. » Seuls moments tactiles entre la mère et le fils, elle lui apprend la Marche, le Tango et la Valse, tournoyant durant des heures. « Une maman prostituée n’est pas une maman comme les autres. Il n’y avait pas de câlins, on ne lit pas d’histoires… Une personne prostituée apprend à ne jamais montrer ses sentiments. C’est interdit. » Les sorties dans le dancing de l’autre côté du Rhin sont aussi l’occasion d’honorer la femme. « Je suis sûrement le seul homme qui a un jour dansé avec elle sans avoir l’intention de coucher avec elle. Le respect que j’ai pour ma mère, c’est le respect que personne ne lui a jamais accordé. »

Loin des embrassades et des mots doux, la mère est aimante. « Elle nous disait qu’elle n’avait pas le choix, qu’elle ne pouvait pas nous garder même si elle le voulait. Je n’ai jamais eu besoin qu’elle me dise qu’elle m’aimait pour le comprendre. » Les sentiments s’expriment par des attentions matérielles : les plus beaux parfums et vêtements, les meilleures tables, des paillettes à n’en plus finir. « Ma mère en a toujours été très fière : c’était une grande gagneuse. C’était une très belle femme, blonde, élancée, qui portait toujours la même jupe rouge, avec des cuissardes l’hiver et des talons aiguilles l’été. Je crois qu’à l’époque, elle pouvait gagner 10 000 francs par jour. »

 

« On ne choisit pas qui on aime. Ma mère est tombée amoureuse d’un proxénète, elle n’y peut rien. »

 

La maman travaille de jour, « de 9h à 18h, une vraie fonctionnaire ! ». Parfois, quand Jimmy est là, elle assure une passe dans le studio qu’elle loue avec d’autres filles. « Avec ma sœur, on attendait dans une pièce à côté. C’était lorsque nous étions très jeunes, et je ne pense pas avoir compris ce qu’elle faisait à ce moment-là. » La travailleuse a une phrase pour évoquer son métier : « elle nous disait qu’elle faisait des piqûres aux hommes ». L’enfant la croit infirmière. « C’est à onze ans, de manière très ferme, que j’ai compris que ma mère était une pute. » Alors que le pré-ado doit loger chez elle quelques jours, entre sa première famille d’accueil et un foyer, l’évidence s’impose. « Les hommes qui montaient dans le studio, les habits, c’était clair… J’ai enfin compris pourquoi ceux que j’appelais papa et maman me répétaient sans cesse que ma mère biologique faisait le métier le plus sale du monde. »

ENFANT DE C(H)OEUR

Deux fois, entre les mille cigarettes allumées, il l’a répété : « Jimmy Paradis, c’est mon vrai nom et mon vrai prénom » ; conscient qu’on pourrait prendre ce patronyme pour une signature d’emprunt, un pseudo pour le joueur de casino qu’il est devenu. Mais le nom Paradis est celui d’un père qui l’a reconnu, pas celui de « mon père théorique » puisque ce dernier n’est autre que l’homme qui a poussé sa mère sur le trottoir. « On ne choisit pas qui on aime. Ma mère est tombée amoureuse d’un proxénète, elle n’y peut rien. Je ne peux en vouloir à aucun des deux, ni à elle ni à lui, car ils m’ont offert le plus beau des cadeaux : ils m’ont offert la vie. »

 

« L’activité de ma mère ne m’a jamais fait souffrir, c’est le comportement des gens qui m’a fait souffrir. »

 

Très croyant et investi dans sa paroisse, Jimmy n’a jamais manqué une messe le dimanche. C’est sa première famille, la seule qu’il ait aimée, qui lui a transmis les valeurs chrétiennes. « On ne m’a jamais forcé à y aller, j’y allais de moi-même. » Dans les voûtes de pierres glacées et les chants des communiants, le minot vient chercher l’espoir de jours meilleurs. « Chacun doit porter sa croix, je devais porter la mienne. Je suis persuadé qu’IL existe, sinon je n’aurais jamais réussi ma vie. Tout était fait pour détruire ma vie, et à chaque fois, quelque chose m’a remis dans un chemin plus juste. » L’enfant de chœur se rêve prêtre mais ne pourra « jamais le devenir ». On lève un sourcil pour interroger l’assertion, et à nouveau l’humour tente d’égayer le triste constat. « J’ai préféré devenir Marie-Madeleine qu’apôtre. En somme, je suis resté à ma place ! »

Chez Jimmy, il l’assure, ni haine ni colère, pas une seule fois, pas une seconde.

– Même jeune enfant ?

– Jamais. Ni contre ma mère, ni contre les autres.

Pourtant, plusieurs fois, à l’évocation du mépris de la foule à l’encontre de la femme en jupe rouge, on a vu briller quelques éclairs dans ses pupilles. Brefs. Limpides. Contenus.

LES AUTRES

« Ce que je n’ai jamais compris, c’est le comportement que l’on peut avoir avec moi parce que ma mère est prostituée. Un comportement à la fois méprisant et honteux. Le mépris c’est : ta mère est une pute ! Les chuchotements… L’activité de ma mère ne m’a jamais fait souffrir, c’est le comportement des gens qui m’a fait souffrir. » Enfant bringuebalé, Jimmy tente de faire la sourde oreille aux insultes. Il s’habitue à tout. Aux regards étonnés puis gênés des hommes qui passent près des terrasses où ils déjeunent. « Ils la reconnaissaient. Et je ressemble tellement à ma mère que c’était évident que j’étais son fils… » Jusqu’aux « copains », lorsqu’il leur balance que la pute qu’ils ont payée hier était sa mère. « Je faisais exprès de leur dire. Je voulais qu’ils soient mal à l’aise, qu’ils s’en veulent. Ce n’était pas à moi d’être mal à l’aise ! » Il n’y a que les foyers auxquels le caméléon ne s’adaptera jamais. « J’étais homosexuel et j’étais le plus faible. Les foyers ce sont des zones de non-droit, j’y ai connu les brimades et les viols, puisque ça s’appelle comme ça. »

A l’école, l’élève est moyen. Tendance fond de la classe – radiateur. Mais, travailleur et fier, Jimmy ne redoublera jamais. Mieux, une erreur de la DDASS lui fera sauter la 5ème. Quant au Baccalauréat, il sera décroché à l’école hôtelière, « avec dix et demi de moyenne. Ce n’est pas terrible mais, pour quelqu’un qui changeait de collège tous les ans… » Jimmy nous fixe avec ce regard de défi qui l’habite souvent. Le regard de celui qui questionne : auriez-vous fait mieux à ma place ?

RETROUVER LA MER(E)

Lorsqu’il est seul, le môme écoute en boucle Nana Mouskouri et Edith Piaf. « Ce qui me passionnait c’était la possibilité de s’exprimer autrement. » Limité par son manque de concentration, Jimmy ne pourra jamais apprendre une seule note de solfège. « C’était pareil qu’à l’école : j’étais incapable de me concentrer, j’étais beaucoup trop nerveux. » Surtout, lorsqu’il n’y a personne, l’enfant pleure durant des heures. « Ce n’était pas de la souffrance, c’était juste une façon d’évacuer ce que je ne pouvais pas évacuer autrement. » Pleurer, plutôt que d’être en colère. Et pouvoir à nouveau faire semblant que tout va bien ? « Mais tout va très bien ! » La réponse fuse, le menton tremble. On ne dit rien. On ne relève pas que tout, dans son corps et ses gestes, hurle le contraire.

Le 21 juin 2001, à 23 ans, Jimmy quitte Strasbourg. Il veut vivre près du bruit des vagues et saute dans un train pour Perpignan, persuadé que la grande bleue s’y trouve.  « Ce n’était plus possible pour moi de vivre entouré de gens qui méprisaient ma mère. Il fallait que je comprenne pourquoi j’avais autant de respect et d’amour pour elle, alors que tout mon entourage, à l’unanimité, l’avait condamnée. » Comprendre, loin et sans personne, car Jimmy n’est pas de ceux qui appellent à l’aide. « Chacun peut avoir son point de vue. Par contre, personne aujourd’hui n’est en mesure de me dire qu’il l’a comprise comme je l’ai fait. J’ai acheté une perruque blonde et une jupe rouge, je me suis prostitué, je suis aujourd’hui engagé dans le milieu… Après ce par quoi je suis passé, la prostitution n’a plus aucun secret pour moi. »

Un jour, Jimmy l’a juré au gamin en salopette bleue, il écrira une loi pour autoriser et encadrer strictement l’activité de prostitué(e). « S’il y avait eu une loi, ma mère n’aurait jamais pu être forcée à se prostituer. Il faut respecter les gens qui font ce choix, mais ce n’était pas un choix au départ pour ma mère. » A 66 ans, la Strasbourgeoise a raccroché la jupe en rouge et les talons aiguilles. Cela fait dix ans maintenant. Elle est aujourd’hui cuisinière dans une école et bénévole dans des assos caritatives. Jimmy l’appelle régulièrement. Les jours suivant la rencontre, le nom de Jimmy Paradis s’est affiché plusieurs fois sur l’écran de notre mobile. Des photos, des précisions, des réponses à des questions que nous n’avions même pas posées. « Merci d’être venus m’écouter. Pour moi, mais surtout pour ma mère. » Son espoir : que plus jamais, un enfant n’ait à souffrir du tabou et du mépris qui entoure le monde du tapin.

Une histoire racontée par Clémence Lesacq, illustrée par Georges Bartoli 

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