N’allez pas dire à Chloé qu’elle est une victime. Une pute ok. Mais une pute consciente, qui “travaille plus avec sa tête qu’avec ses fesses”. A 34 ans, cette travailleuse du sexe, ergothérapeute de formation, tapine en toute indépendance. Depuis 6 ans, sur son bout de trottoir, des privilégiés aux plus modestes, Chloé voit défiler toute la société. Libertaire, elle estime vendre à ses clients un “petit moment d’égoïsme”. Militante, elle lutte sans angélisme pour la reconnaissance des travailleurs du sexe indépendants.

« Mon job, c’est beaucoup d’écoute et l’éjaculation qu’ils demandent, tout simplement ». Chloé n’y va pas par quatre chemins. Avec sa gouaille, sa bonne humeur et son rire de fumeuse de gitane, cette grande brune d’1m80 en impose. Des passes, il y en a eu plusieurs centaines : politiques, people, millionnaires, anonymes. Chloé a à peu près tout vu. A son compte depuis six ans, la jeune femme tapine avec ses copines sur une place aux portes de la capitale. Un coin « plus sécurisant qu’ailleurs, avec des caméras de surveillance, où les flics nous laissent bosser ». De 22h à 2 heures du matin environ, clients réguliers ou nouveaux venus s’arrêtent en voiture en quête d’« une prestation sexuelle tarifée ». Un quart d’heure, une demie heure ou plus, Chloé ne met pas de chrono mais sait « comment aller vite en faisant semblant de prendre son temps ».

La jeune femme estime vendre à ses clients « un petit moment d’égoïsme ». En voiture, Chloé prend entre 30 à 50 euros la fellation et 80 euros la pénétration. A l’hôtel – un luxe réservé aux habitués – en plus du prix de la chambre, le client allonge entre 100 et 150 euros. Et quel que soit l’endroit, la jeune femme a toujours son petit sac à portée de main. A l’intérieur : lingettes, capotes, doigtiers et gel hydro-alcoolique. Un kit, selon elle, indispensable pour une passe sécurisée. « On fait constamment de la prévention auprès de nos clients. On finit par faire le job des pouvoirs publics. » Chloé choisit ses horaires, impose ses tarifs et ne doit rendre de compte à personne. Elle, se voit comme n’importe quel artisan, « et en plus j’ai droit au refus de vente ». Chloé est « une pute » oui, mais une pute « libre et consciente ». « Ce job, je le fais autant avec ma tête qu’avec mes fesses. »

 

« Ma famille a débarqué d’Espagne sous Franco en 37 et dans la même fratrie y’avait une nonne et une pute. »

 

Pour Chloé, tapiner ainsi ne fait pas d’elle une victime asservie aux désirs des hommes. Habituée à entendre les arguments des abolitionnistes, elle affirme pouvoir y répondre. « C’est facile de dire il n’y a que l’aliéné qui ne sait pas qu’il est aliéné. Moi je ne me sens pas victime. Pour moi, ce sont les hommes qui sont victimes de leur paire de couilles et mon métier c’est de vivre de leur faiblesse. » Tout en condamnant fermement la prostitution forcée et les réseaux, elle estime être maître de son corps et sait comment le défendre. « C’est pas le petit chaperon rouge qui tapine. Jamais on m’a agressée ou tenté de me violer dans l’exercice de mon métier. La seule fois où on a essayé de me violer c’était en dehors du boulot et j’ai mis les gars par terre. » Dépendre d’un mac ou de la drogue, par contre, c’est l’assurance de perdre sa liberté. « Moi, j’ai mis de côté pour ne jamais avoir à continuer si je veux arrêter.  Ça ne doit pas être le besoin d’argent qui te guide constamment. » L’argent, nerf de la guerre, c’est pourtant ce qui pousse tant d’hommes et de femmes à se lancer dans la prostitution. Chloé n’a pas fait exception à la règle.

LA PREMIÈRE PASSE

La jeune femme a 20 ans lorsqu’elle perd ses parents et son frère cadet dans un accident de voiture. « On vivait à Montpellier. A ce moment là, soit je trouvais 30 000 euros, soit je vendais la baraque. » Chloé est alors en école d’infirmière. Impossible de trouver une telle somme en bossant en même temps chez Macdo. « J’avais toujours eu des prostituées autour de moi. Ma famille a débarqué d’Espagne sous Franco en 37 et une de mes tantes se prostituait pour faire manger sa famille. Dans la même fratrie y’avait une nonne et une pute. » Anarchiste espagnol, son père lui dira un jour : « je préfère que tu fasses pute que flic ». A l’époque ce n’était pas dans les projets de la petite Chloé. Elle, se rêvait plutôt archéologue ou espionne. Mais au décès de ses parents, elle trouve dans la prostitution le moyen de survivre tout en poursuivant ses études.

Habituée à la compagnie des copines de tapin de sa tante, Chloé entre dans le milieu sans passer par la case proxénète. « Je buvais des cafés avec elles, je les entendais parler de leurs clients, de leur métier d’indépendante. Alors oui j’ai aussi vu des trucs terribles, mais la plupart du temps les filles se droguaient. Moi je n’avais aucun problème de toxicomanie, je savais ce que je voulais. » Sa première passe, Chloé s’en rappelle bien : « il m’a donné 250 euros pour une demie-heure. Donc là, tu te dis : à ce rythme là, je vais pouvoir les payer ces putains de dettes. » En 5 mois Chloé ramasse l’argent nécessaire. Premier problème réglé. Chloé finit son école d’infirmière mais souhaite poursuivre les études pour exercer son métier rêvé : ergothérapeute spécialisée dans l’accompagnement d’enfants handicapés. Elle passe deux concours, Montpellier et Paris, et « par malchance », obtient Paris. « Il fallait que je me loge et que je mange en même temps que l’école. Quel travail peut te rapporter beaucoup en un minimum de temps ? Bah c’est reparti. »

 

“C’est dingue qu’on fasse encore la chasse aux gens sur leur métier, leur religion, leur couleur, mais on en est encore là, en 2017.”

 

Pendant que ses copines de fac travaillent 8 à 12 h par jour, soirs et week-end, Chloé, elle, bosse 5 heures par jour pour 3 fois le Smic. « J’avais le temps d’aller à la fac, le temps de m’arrêter pour préparer mes exams. N’importe quel étudiant ne peut pas le faire. » Mais cette fois, au bout de deux mois de tapin, elle croise le chemin d’une militante du STRASS (Syndicat du Travail Sexuel). Sensible depuis toujours à la lutte pour le droit des minorités et convaincue par les mots d’ordre du mouvement, Chloé rejoint le principal syndicat de la prostitution français et « entre en guerre ».

TROIS COUPS DE COUTEAU

En quelques mois, elle devient porte-parole du mouvement. « Ma mission pendant deux ans, ça a été de réhumaniser notre métier et d’expliquer qu’on est pas des robots. On est bien des êtres humains, on a un cerveau, une parole, des convictions, des attentes, des rêves, une sexualité, des amours… une vie quoi. C’est dingue qu’on fasse encore la chasse aux gens sur leur métier, leur religion, leur couleur, mais on en est encore là, en 2017. » Parmi ses nombreux combats, la loi de pénalisation des clients qui selon elle « ne s’applique quasiment pas et ne change rien à la traite de l’être humain ». Quant aux promesses d’accompagnement vers la sortie des prostitué(e)s, Chloé estime que les engagements du gouvernement n’ont pas été tenus : « On a pas vu les subventions, ni les créations d’abris, ni les papiers qui auraient permis aux migrantes d’arrêter en toute sécurité. »

Pour Chloé, l’hypocrisie est bien du côté de l’Etat qui ne fait pas de différence entre prostitué(e)s indépendant(e)s et victimes de réseaux. « Sous Hollande, c’est quand même un des rares gouvernements de gauche à avoir préféré la répression à la prévention. Je suis persuadée que si on encadrait bien le travail des indépendants on pourrait lutter plus efficacement contre les réseaux et la traite de l’être humain. » Actuellement, tout en prônant l’abolition de la prostitution, l’Etat soumet les prostitué(e)s indépendant(e)s à l’impôt sur le revenu. « Je paye mes impôts parce que je crois aux principes de solidarité, mais sur mes fiches Urssaf, je marque toujours dans la marge : péripatéticienne, prostituée, courtisane ou pute. J’ai déjà été convoquée parce qu’ils croyaient que je les insultais. Je leur répondais : Ah non c’est juste mon métier à moi. On doit payer des impôts mais le gars est choqué que quelqu’un se définisse comme ça. »

 

“Sur le plan culturel, les femmes restent enfermées dans leur rôle reproductif alors que c’est admis pour les hommes […] d’aller se ‘déniaiser’ avec une prostituée.”

 

Abolitionnistes d’un côté, défenseurs de la légalisation de l’autre, les débats médiatiques se transforment en champs de bataille. « Je n’ai jamais eu autant d’insultes et de menaces que lorsque j’étais représentante du STRASS. Un jour, une militante ‘féministe’ abolitionniste m’a dit : si on te payait tu baiserais avec des enfants. » Chloé ne se laisse pas démonter. Lors de l’examen du projet de loi de pénalisation des clients, elle manifeste devant l’Assemblée nationale. Alors que les parlementaires entrent dans le Palais Bourbon, elle reçoit un texto : « C’était un député qui me disait : la prochaine fois qu’on se voit, tu peux mettre ton petit perfecto avec tous tes badges? Tu es trop mignonne dedans ! Le type bien dégueulasse quoi. » Chloé encaisse la violence du débat public, les insultes sur les bancs de la fac et les menaces de mort sur les réseaux sociaux. Pour la cause.

Jusqu’à ce petit matin de mai 2015. Alors qu’elle rentre d’une soirée passée avec des amis, Chloé est violemment prise à partie par trois hommes près de son domicile. « Un d’eux m’a dit : T’aurais dû fermer ta gueule. Je pense qu’ils voulaient juste me faire peur. Mais ça a dérapé et ils m’ont mis trois coups de couteau. Un taxi est arrivé, ça les a mis en fuite. La police les a jamais retrouvés. Je suis restée trois jours dans le coma. A cause de ça, j’ai raté ma dernière année d’école donc j’ai dit stop. » Depuis, Chloé a déménagé, changé de numéro de téléphone et préfère ne plus témoigner à visage découvert. La montpelliéraine estime avoir fait sa part pour le mouvement et préfère aujourd’hui rester dans l’ombre.

CASSER LES PRéJUGéS

Chloé n’a pourtant rien perdu de sa fougue. Ses convictions restent intactes. La lutte contre les préjugés qui entourent le métier reste, pour elle, le principal combat à mener. « On se fait insulter régulièrement, genre “ ta gueule sale pute ”. Moi je répondais : mais pourquoi sale? Je me lave plus la chatte que ta mère moi, ça c’est sûr ! C’est la société qui a fait de pute un gros mot mais il n’y a rien de déshonorant à ça. » Faire la pute façon Chloé, ce n’est pas juste écarter les cuisses. « Les gens pensent que tes capacités se limitent à faire des bonnes fellations, mais c’est faux. Le sexe, c’est beaucoup de toucher, sentir le contact de l’autre et ça, tout le monde en a besoin. » Pour elle, hommes et femmes sont égaux face la misère affective et sexuelle. « J’ai eu des clientes femmes aussi, même si la majorité sont des hommes. » Ce déséquilibre dans la clientèle, Chloé le met notamment sur le compte du tabou qui entoure la sexualité féminine : « C’est le reflet de la pensée judéo-chrétienne. Sur le plan culturel, les femmes restent enfermées dans leur rôle reproductif alors que c’est admis pour les hommes de prendre du plaisir, c’était même normal pour les jeunes d’aller se “déniaiser” avec une prostituée. »

 

“Ca comble pas du tout nos besoins sexuels ! Il faut pas penser que nos clients ont notre corps. Ils ont juste une prestation. Mes amoureux, eux, avaient tout.”

 

Même au bout de six ans de tapin, Chloé s’étonne encore de certaines demandes des clients.  « Un commandant de police m’a demandé de lui écraser les couilles avec mes talons. Un autre flic voulait me donner 20 euros de plus pour taper un rail de coke sur mes seins alors qu’il partait en service. J’ai refusé, ça l’a étonné. Sinon, on m’a déjà payée 600 euros pour bouffer au resto, aller à l’opéra et discuter, sans sexe. » Quant aux lieux les plus insolites, Chloé garde un souvenir amusé d’une virée en compagnie d’un croque-mort : « J’avais fait l’ambulance mais dans un corbillard, c’était une première. Bien sûr il n’y avait pas le cercueil ! »

Contrairement aux idées reçues, l’acte sexuel n’est pas toujours la seule demande des clients masculins. « Tu peux même pas t’imaginer le nombre de fois où j’ai été payée pour même pas m’envoyer en l’air. » Célibataires endurcis, amoureux à sens unique, mariages sans amour… Dans les voitures de ses clients, de la Smart à la Porsche Cayenne, il n’est pas rare qu’après « la petite montée d’endorphine », Chloé joue la psy. « Une fois qu’on a fini, ça m’arrive plein de fois qu’ils me disent : je peux te donner 50 euros de plus pour qu’on reste un peu ? »

Parmi ses clients réguliers, Chloé compte également plusieurs hommes handicapés.  « On fait tout le temps de l’assistance sexuelle. Ils savent qu’on aime pas être jugé(e)s donc qu’on ne va pas les juger. Un de mes clients a une sclérose en plaques. Il vient avec sa bagnole adaptée. La seule différence pour moi, c’est que c’est moi qui vais prendre l’argent au distributeur. » Elle préfère les clients anonymes aux personnalités publiques. « Les mecs célèbres c’est chiant, ils veulent préserver leur anonymat donc tu te retrouves dans des hôtels minables. Tandis que les autres ils en ont rien à foutre. Ils vont se faire plaisir : un bel hôtel, du champagne, si ça peut être un beau moment pour toi aussi, ils y vont. »

Chloé ne subit pas ce job mais certaines conditions d’exercice du métier : la rue, le froid, le manque d’hygiène, de confort et de sécurité. Le boulot fini, Chloé rentre avec le dernier métro. Certains soirs elle retrouve son appart’ et son lit. D’autres, elle finit en boite avec ses amis. Une vie de jeune trentenaire qui profite de ses belles années.

UNE FEMME COMME LES AUTRES

Son travail ne l’empêche pas de jouir d’une sexualité épanouie, à côté. Elle a même connu l’amour, le vrai. « J’ai toujours fait une grande séparation entre les deux. Ca comble pas du tout nos besoins sexuels ! Il faut pas penser que nos clients ont notre corps. Ils ont juste une prestation. Mes amoureux, eux, avaient tout ; mon cœur, mon corps, mon âme. Je suis bien contente d’avoir connu une sexualité, d’avoir été amoureuse, avant de rentrer dans ce métier. C’est hyper important. » Chloé a déjà eu une vie de couple tout en travaillant. Et ce qui a mis fin à la relation, ce n’était pas son taf. « Il voulait des enfants, je n’étais pas prête. Mais peut-être qu’un jour je rencontrerais un mec qui me donnera envie d’en faire. » En clair, des problèmes de couples « normaux ».

Comme beaucoup de Français, Chloé passe beaucoup de temps à éplucher les offres d’emploi et les missions d’intérim pour pouvoir exercer le métier pour lequel elle a été formée. « Il y a très peu de boulots d’ergothérapeutes, je n’ai que des missions de remplacement. C’est pas encore entré dans la culture française. » Et si une offre d’emploi stable tombait du ciel ? « Je la prendrais évidemment ! J’ai pas fait bac + 6 pour faire la pute toute ma vie. » Chloé est d’ailleurs persuadée que l’expérience acquise pendant ses six ans au tapin ferait d’elle une meilleure ergothérapeute. « Je peux amener quelque chose en plus. Parce que l’être humain je le connais dans tous ses états. »

Et si elle devait se « ranger », elle ne lâcherait pas ses copines de tapin pour autant. « Je continuerai ma petite lutte bénévolement dans une association de prévention et de défense des droits des putes. » Chloé n’espère plus grand chose des gouvernants mais attend beaucoup de la société. « Quand vous voyez une catin, un gigolo, une pute, ne les regardez pas comme des objets ou des victimes, mais avant tout comme les êtres humains qu’ils sont. Faut aller voir un peu plus loin que la mini-jupe. »

Une histoire racontée par Louise Vignaud, illustrée par Aleksi Cavaillez

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