COLETTE, DU SWING CONTRE LA DÉPRIME 

PAR LOUISE S. VIGNAUD ET MICHEL SLOMKA
LE 30 MARS 2017

 

A 84 ans, Colette n’a jamais vraiment vieilli. Pourtant chaque jour son Parkinson tente de lui prouver le contraire. Alors la petite Normande s’accroche à ses rêves et ses souvenirs. Son credo ? Le jazz et les macarons. Un bon combo pour une âme d’ado coincée dans un corps de vieille femme.

Trois petites notes de jazz suffisent à la faire sautiller sur sa chaise. Colette aime « quand ça swingue ». Quand ça danse, quand ça chante, quand ça vit. Quand le saxo de Charlie Parker démange ses petites guiboles. Et même si son Parkinson l’empêche parfois de tenir debout, Colette ne refuse jamais une danse. Quitte à s’ « étaler sur la piste ». On l’imagine bien, toute jeune, enflammer les planches, attirer tous les regards. Elle sort d’un tiroir des photos d’elle, à 30 ans, comme pour prouver que ce temps-là a bien existé. « La vieillesse, c’est pas beau », assure Colette, « Coco » comme l’appelait sa mère. On ne dirait pas comme ça, en la regardant. Mais cette Normande de 84 ans a gardé son âme de gosse. Une grande enfant fan de jazz, accro aux macarons, toujours sensible au charme des beaux garçons.

Le pas hésitant, emmitouflée dans son gilet bleu, Colette prépare le thé dans son petit studio. Suivie depuis treize ans par les petits frères des Pauvres, l’ancienne s’est installée il y a deux ans rue de la Jonquière (Paris 17e), dans cette unité pour vieux isolés de l’association. Ici, les quinze résidents hébergés ont chacun leur appartement privé. Difficile de passer à côté de celui de Colette sans s’y arrêter. Coco la coquette prend soin de sa tenue comme de son intérieur. La décoration est à son image : du rose, des fleurs, des meubles normands et des petits objets partout. « Je suis très attirée par les bibelots. Mais là je peux plus en avoir d’autres, y’a plus de place de toute façon ! ».

COCO, LE JAZZ DANS LA PEAU

Sur le buffet, entre les vases et les tasses, des photos encadrées du passé. Ses proches, tous partis. Et à côté, des clichés récents, comme imprimés puis scotchés au mur. On y découvre Colette, accompagnée d’un jeune homme. « C’est Sébastien, j’ai beaucoup d’estime pour lui. » Sébastien, c’est un jeune bénévole des petits Frères, dont la présence illumine parfois les journées solitaires de Coco. « S’il peut me faire plaisir, il le fera. » Colette, enfant puis adulte gâtée, aime qu’on s’occupe d’elle. Et c’est difficile de lui résister. Sébastien l’a emmenée, il y a quelques semaines, assister à un concert de jazz au quartier Latin. Ses yeux brillent en y repensant. Une soirée magique.

Le jazz, Coco l’a dans la peau. Elle aimerait beaucoup avoir son propre lecteur CD, pour se faire ses jam sessions dans son appartement. Il y a bien une chaine Hifi dans la salle commune. Mais les autres résidents ne sont pas tellement fan de swing et de be-bop. Eux préfèrent se brancher sur Radio Classique ou Nostalgie. On sent que ça lui manque. Alors en prenant le thé, on ne résiste pas à l’idée de lui passer son titre préféré, Caravane de Duke Ellington, sur une petite enceinte portable. Colette ferme les yeux, comme envoûtée. Là, elle replonge dans ses souvenirs. A l’époque où elle passait ses soirées dans les clubs de jazz de Saint-Germain-des-Prés. « Tous les musiciens américains venaient là dans le temps. J’adorais danserMoi j’aimais le jazz, mais mon mari, lui, c’était le classique ».

D’ENFANT GATÉE À VIEILLE ISOLÉE

Le mariage de Colette et Tibor n’a pas été malheureux. Il n’a pas été heureux non plus. Elle parle de lui avec tendresse et détachement. « Oh vous savez, ça n’a pas été le coup de foudre. Mais bon nous avons fait un long parcours ensemble, 37 ans ». Tibor la soutient dans les pires moments. « On a perdu un petit garçon de 3 mois. J’ai pas pu en avoir après. J’ai fait des dépressions pendant des années. Mon mari veillait sur moi. » A-t-elle, finalement, appris à l’aimer ? En guise de réponse, un silence. Puis cette phrase, comme pour conclure, un sourire au coin des lèvres : « J’avais beaucoup de sentiments pour lui mais ce n’est pas ce que je désirais réellement ». Car le seul homme qui ait vraiment fait tourné la tête de Coco, c’est Alain, le premier amour, « celui qui laisse des traces » mais ne dure jamais. Colette avait 18 ans quand elle a connu ce « beau garçongrand, blond aux yeux bleus ». « Il venait me chercher en scooter mais ça n’a pas duré parce qu’il voulait autre chose…» explique-t-elle en rougissant.

Il y a les hommes de la vie de Coco et puis, il y a une femme. Louise, « Maman ». Celle qui n’est plus là, mais n’est jamais vraiment partie. Qu’elle entend rire parfois dans un coin de sa tête avant de lui dire : « Coco, mais qu’est-ce que tu as fait ! » Lorsqu’elle évoque sa mère, la voix de Colette grelotte plus qu’à l’ordinaire. « Elle avait beaucoup de charme MamanÇa a été très dur quand elle a disparu. » Avec sa disparition, Colette perd son soutien inconditionnel, l’épaule attentive et compréhensive en toutes circonstances. « Elle me connaissait très bien. C’est bien quand on a une maman qui vous comprend. » Colette parle beaucoup de sa mère mais peu de son père. Lui et sa mère se séparent après la guerre. Puis Louise se remarie et un demi-frère voit le jour. « On s’en occupait plus que moi. J’étais jalouse. Et ça c’est pas beau la jalousie. » Ce demi-frère, c’est aujourd’hui la seule famille qu’il reste à Coco. Pourtant, cela fait plus de 12 ans que le frangin et la frangine ne se sont pas vus. Poussée par les bénévoles de petits frères des Pauvres, Colette a finalement décidé de sauter le pas. Elle espère pouvoir lui rendre visite en Normandie mais ne veut pas « brusquer les choses ». Le contact reprend peu à peu, grâce aux lettres qu’elle dicte aux bénévoles.

PETITS PLAISIRS ANTI DÉPRIME

« Je suis bien obligée, je peux plus écrire une lettre, j’écris tout de travers. » La maladie de Parkinson progresse, ses mains tremblent et l’empêchent d’écrire. Sa voix chevrote de plus en plus et la diction en a pris un coup. « Cette maladie me travaille beaucoup. » Colette est d’un naturel anxieux. Alors la solitude plus la maladie, c’est le combo assuré vers la déprime. « Je prends des médicaments pour la dépression et l’angoisseJ’arrive parfois à faire évader tout ça mais ça me reprend par moment. » Les décès successifs des résidents de la Jonquière plombent parfois le quotidien de Colette. « Ça nous remonte pas tellement le moral. »

Malgré les coups de cafard, Coco ne se laisse pas aller. Elle sait que les bénévoles des petits Frères font déjà beaucoup pour elle. Mais ça ne l’empêche pas de rêver. Elle aimerait voir Pont-Audemer à nouveau, sa Normandie natale et se recueillir sur la tombe de ses proches ; retourner en vacances à la Seine-sur-Mer, près de Toulon, comme il y a deux avec les petits Frères. « J’en rêve encore. On a été vraiment gâtés » Ou encore être accompagnée à d’autres concerts de jazz « avec une chanteuse du style Shirley Bassey » pour s’évader en musique. Colette est toujours accro aux petits plaisirs de la vie. Ecouter une chanson de Charlie Parker, déguster un bon macaron, regarder ses primevères éclore, recevoir la visite de Sébastien ou de nouveaux visages. Désirer, c’est être en vie. Coco, jusqu’à la fin aura envie.