Jean-Claude est ouvrier chez Herta depuis vingt ans. Mari et père de cinq enfants, des rêves plein la tête, il a expérimenté le travail de nuit pendant 8 ans, « pour le pognon ». Un morceau de vie qu’il n’a pas vu passer et qui a bien failli l’achever. Il y a quelques semaines, la médecine du travail le faisait repasser « de jour ». La fin d’un long tunnel, et le début de… la vie, enfin.

Arras, capitale du Pas-de-Calais et berceau de l’industrie agroalimentaire française. Plus connue pour son andouillette que pour ses travailleurs de nuit. À l’approche de Noël, toutes les grand’ places de la ville ont leur marché, leur odeur grassement sucrée. Les manèges tourbillonnent et les enfants font la queue pour faire la bise à un Père-Noël qui s’est invité Place des Héros. Je retrouve Jean-Claude devant la Gare. Il est venu avec son fils Aurélien, 14 ans : le garçon a rangé sa mèche à droite avec une noisette de gel, bien comme il faut.

LA BOURSE OU LA VIE 

Jean-Claude ou Jeanjean comme on l’appelle chez lui, a 38 ans, cinq enfants, et parle avec l’accent. Quand il dit « pas », on entend «  ». Ouvrier à l’usine Herta de Saint-Pol-sur-Ternoise depuis vingt ans, Jean-Claude et sa famille ont l’habitude de partir en vacances une fois par an. Mais cette année, ce n’est pas prévu : « on doit payer le permis au plus grand donc… Mais bon, se console Jean-Claude, le permis c’est le travail ». Il se ravise : « ceci dit, peut-être qu’on va partir quand même, je sais pas. Il suffit d’un grain de folie quoi, un soir ». JeanJean hésite. Depuis quelques semaines, il ne sait plus vraiment ce qui est le plus important : le travail ? Ou le reste ? Jusqu’ici, il a toujours dû choisir : soit l’un, soit l’autre. « Mais maintenant c’est de l’histoire ancienne, la page est tournée. »

« La page », c’est huit ans de sa vie. Huit ans de nuit auxquels la médecine du travail vient de mettre un terme. Au début, chez Herta, Jean-Claude était désosseur de jambon, de jour. « Je désossais la cuisse complète en fait. Vous enlevez l’os, et ensuite vous séparez les morceaux pour les remouler et en faire des tranches. » Mais ça ne paye pas. Jean-Claude a déjà deux enfants, et « à l’usine, à part les primes, vous êtes payé au Smic, c’est pas tenable ». Alors du jour au lendemain, Jean-Claude demande sa mutation de nuit, « pour pouvoir profiter ». « On gagne quand même 25% de plus en étant de nuit. » Mais c’était sans penser aux conséquences provoquées par cette nouvelle vie. « La nuit, c’est un monde à part. » Jean-Claude passe technicien de surface. De 22h à 5h45, il est chargé de nettoyer les ateliers, désinfecter les machines et les mettre en route pour que tout soit prêt à 6h, au démarrage de la chaîne. « Vous êtes le premier et le dernier maillon de la chaîne. Si vous n’êtes pas là, la production ne peut pas tourner. » Toutes les nuits de la semaine, avec seulement trois fois 15 minutes de pause, Jean-Claude jongle avec les normes d’hygiène du leader de la charcuterie en France, gants en latex, cache-barbe et charlotte bien fixée sur la tête.

LA FAMILLE « HERTA »

Herta… Tout une histoire pour la France du Nord. Au-delà du rose de ses jambons récemment dénoncé par Cash Investigation, l’entreprise emploie plus de 1200 personnes ; « 80% du Ternois [NDLR : la région qui gravite autour de Saint-Pol-sur-Ternoise] y travaille. » À la base, l’ouvrier voulait devenir agent immobilier. Mais faute de boulot dans la région, il s’est rabattu sur l’agroalimentaire. « Si Herta ferme, on est mal. Rien que dans ma rue on est trois à y travailler. »

Jean-Claude raconte qu’il y a quelques années, Aurélien a été gravement malade. « Et je dis pas ça parce que c’est mon job, mais ils ont été bien. C’est vraiment une bonne boutique. » Grâce à la direction et à quelques collègues qui se sont réunis pour lui donner des jours de congés, il a pu prendre trois mois, et rester aux côtés de son fils. Il y a une semaine, Aurélien était au Noël des enfants d’Herta. Il a eu un chèque Cadhoc. « Je vais l’économiser, et m’acheter un hoverboard. » La veille de notre rencontre, c’était au tour des adultes de célébrer la fin de l’année. Jean-Claude rit : « on est rentrés vers 5h, 5h et demie ». Ils avaient loué une salle chez Catherinette, leur QG. Un restaurant-discothèque où Jeanjean a rencontré Karine, sa femme, il y a 18 ans. Elle aussi travaille chez Herta, en fabrication Knacki.

À BOUT DE NERFS

Il est fort le lien entre les ouvriers et leur usine. Il use aussi et peut faire des ravages quand on bosse la nuit. Jean-Claude est formel : « le travail de nuit, c’est qu’une histoire de pognon ». Il marque une pause. « C’est pas une joie de travailler de nuit. » Il raconte sa famille, son père « qui ne se rendra jamais compte » et continuera d’appeler le matin, alors que lui tente de dormir, jusqu’à 13 ou 14h. « Et encore, là, ça ne me faisait même pas mes sept heures de sommeil. » Parce que lorsque Jean-Claude rentre à 6h15 chez lui, sa femme Karine vient tout juste de partir. Le temps de prendre une douche, d’emmener les enfants à l’école à 8h30, Jean-Claude n’est jamais couché avant 9h du matin. Lui qui voulait « profiter »… Sa femme se couche quand il part, elle part quand il rentre, il ne voit pratiquement pas ses enfants et lorsque le weekend arrive enfin, et bien c’est pire. « Le weekend c’est très dur. Le rythme on n’y arrive pas, on passe des nuits blanches. Et puis quand on est invités à manger chez des amis, quand tout le monde est fatigué bah… pas moi. »

À cette époque, Jean-Claude carbure au Guronsan, un cacheton qui donne la pêche : un premier quand il se lève, un autre le soir et parfois un troisième, en plein milieu de la nuit : « paf, pour tenir ». Mais la fatigue s’accumule, et la colère ne tarde pas arriver. Jean-Claude décrit un stress constant, des nuits minutées et commandées par l’impératif de « la chaîne ». Aujourd’hui, l’ancien oublié de la nuit raconte qu’il devenait parfois agressif, parce qu’à bout de nerfs. « Ca se traduisait par des disputes avec ma femme. Mais… comment dire… par amour quoi, elle m’a soutenu, et on y est arrivé. Heureusement qu’il est fort le couple, sinon ça aurait jamais marché. » Sur le moment, Jean-Claude ne réalisait pas. « Karine me le disait mais je l’écoutais pas, j’en faisais qu’à ma tête. » Tandis qu’Herta ne connaît pas la crise, multiplie les commandes et avance parfois l’heure du démarrage de la chaîne, Jean-Claude veut, lui aussi, « toujours plus ». Pendant un an, les weekend, il cumule avec un boulot de videur chez Catherinette.

KARINE ET LES ENFANTS

Il y a 3 mois, c’est la médecine du travail qui vient mettre le hola. Imposée une fois tous les deux ans aux salariés de jour, les salariés de nuit, eux, ont droit à une consultation par an. « Vu qu’on a un travail disons… assez pénible » justifie Jean-Claude. « Elle m’a vu très fatigué, avec une tension très basse. Elle m’a dit : entre nous, je peux pas te laisser de nuit. Il y a un moment où on peut plus pousser. J’étais à la limite de la dépression », dit-il comme s’il parlait, déjà, d’une vieille histoire. « Maintenant, c’est sûr, le week-end on profite pleinement de notre vie de famille. C’est grave ! » Jean-Claude dit beaucoup « c’est grave », « c’est dingue », « c’est hallucinant ».

Aujourd’hui Jean-Claude dort bien, de 21h30 à 4h du matin, pour commencer son nouveau poste à 6h : remise en carton, un boulot de manœuvre alimentaire qui consiste à fournir la viande à ceux qui la trient. Il dit que son but est atteint : « j’ai une maison, avec cinq chambres, un grand jardin. Un smicard, il aurait pas pu y arriver ». Il dit qu’il « vit mieux ». Mais ça veut dire quoi « vivre mieux », Jean-Claude ? « C’est pouvoir se dire par exemple, allez ce soir on s’fait un p’tit resto, et pouvoir profiter de sa famille. » C’est sûr, le salaire du paternel a pris un sacré coup. Mais à ses anciens collègues de nuit qui lui disaient qu’il allait gagner moins s’il arrêtait, Jean-Claude répond : « je perds de l’argent, mais je gagne ma famille ». Jean-Claude, JeanJean, parle beaucoup de sa famille, de Karine, de ses enfants. La petite Leila qui a 18 de moyenne ou Jessy qu’il n’a « pas assez vu grandir » et qui aimerait devenir technicien pour l’armée. « La famille c’est dingue. Je sais pas expliquer pourquoi. C’est terrible. C’est le noyau quoi. »

Jeanjean ne regrette rien et n’en veut pas à Herta. Même si aujourd’hui il ne peut plus manger ni jambon, ni saucisse. « Pourtant je reconnais que je suis un sacré viandard, mais je peux plus ! » Les efforts, les années, semblent avoir coulé sur cette force tranquille. Plus tard, Jean-Claude souhaite à ses enfants de faire « autre chose ». « Je voudrais qu’ils aient un beau métier. J’aimerais bien qu’ils voient autre chose que la vie d’usine. » Ce père de famille ne sait pas de quoi demain sera fait, mais il a l’air plus paisible que jamais. Sûrement un peu vidé, aussi, par toutes ces journées de nuit. « Pour l’instant, j’ai plus de but, plus d’objectif, je suis bien. »

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Une histoire racontée par Alice Babin et imagée par David Pauwels