Aujourd’hui, Muriel a son propre restaurant et une vie rangée. Mais avant, il y a eu la prison. Dix ans d’aller-retour au placard puis des années aux parloirs. Devenue une véritable femme d’affaires, Muriel est fière du chemin parcouru. Fière de s’en être sortie toute seule.

Muriel nous ouvre les portes de son bouchon lyonnais, un restaurant désormais réputé jusqu’au Japon. Les habitués défilent, les curieux aussi. Tous la tutoient et lui claquent la bise. « Félicitations pour la bonne cuisine ! On est ici vraiment comme à la maison », lance le père d’un habitué. La patronne de 61 ans est sur tous les fronts. Elle cuisine, sert au bar puis s’assoit à table pour en griller une avec les clients une fois le café servi. La décoration est à son image, surprenante : des bibelots en forme de cochon, des reproductions de vieilles publicités, et surtout beaucoup de photos d’elle ou de coupures de journaux louant la qualité de sa cuisine. Muriel a réussi à monter son affaire et ça marche. Dur d’imaginer qu’elle a eu « plusieurs vies » avant d’en arriver là.

la petite voleuse

La première a été la prison. Muriel y a fait plusieurs aller-retours de 1971 à 1981. A vingt ans, elle passe pour la première fois la porte de la maison d’arrêt de Fresnes. Combien de séjours passés à l’ombre ? Combien de temps ? Aujourd’hui, Muriel ne se rappelle plus exactement. Ce qui est sûr, c’est que même dehors, elle n’en sortait jamais totalement. « Je n’étais pas prête à changer de vie pour finir comme tous ceux qui tiraient la tronche le matin dans le métro parisien. » Son travail à elle, c’était de voler dans le métro. Au départ une nécessité pour « pouvoir bouffer », devenue ensuite une habitude.

Comment en arrive-t-on à 16 ans, à faire les poches dans le métro pour manger ? On ne va pas se mentir, généralement après une enfance de galères. Ado, Muriel fuit le Midi, le domicile familial et ses blessures, notamment l’assassinat de sa mère, tuée par son beau-frère et amant. Après les fugues, la solitude et la vie dans la rue, le vol pour vivre ne lui paraît plus si terrible. Muriel en parle avec le sourire. Elle raconte avec une fierté à peine masquée ses parties de cache-cache avec la police. La plupart du temps, elle gagnait la partie. Et quand elle se faisait coffrer, ses camarades de galères l’attendaient patiemment à l’extérieur pour partager d’autres aventures. Et parfois même des butins. Des sommes que Muriel s’empressait de flamber en quelques jours dans des hôtels de luxe. Une vie de bandit dont elle s’est satisfaite pendant longtemps.

Des assistants sociaux et des éducateurs, Muriel en a connus. Mais à l’époque pas question d’accepter leur aide. « Ils auraient bien pu faire ce qu’ils voulaient, ça ne m’intéressait pas. » Pour cette jeune chapardeuse sans peur, le risque d’enfermement n’est pas une menace. « A l’extérieur j’avais une vie décousue. La prison, ça me faisait une pause. » Dix ans après sa première condamnation, elle décide d’arrêter les conneries. « Un jour, j’ai voulu changer de vie et je me suis prise en main toute seule. » La réinsertion pour Muriel : une question de volonté. En 1981, elle part à Lyon rejoindre un homme. Une de ses copines y gagne sa vie en se prostituant. Elle a l’air de bien s’en sortir. Et si elle l’imitait ? Son amie lui refile ses bons plans, les endroits où poser sa caravane, et comment se protéger. Muriel troque donc le vol pour la prostitution. Une deuxième vie qui durera plus de vingt ans.

de la prison aux parloirs

Comme tous les hommes de sa vie, celui qu’elle rejoint est en prison. Leur romance est d’abord épistolaire puis se prolonge au parloir. Muriel s’est mariée trois fois. Trois fois avec un prisonnier ou ex-prisonnier. « Je m’étais créée des héros de pacotille : pour moi, pour être un mec séduisant, il fallait être allé en prison. Celui qui n’était pas allé en prison était totalement inintéressant. » De taularde, Muriel devient femme de taularde. Un schéma classique pour une femme habituée au placard.

Les parloirs sont remplis de femmes qui restent même quand leur conjoint tombe. L’inverse n’est pas la règle. Derrière les barreaux, les taulardes sont isolées et reçoivent généralement peu de soutien de l’extérieur. Muriel en a fait la douloureuse expérience. Son premier mari ne venait pas la voir quand elle « tombait ». Pourtant, c’est pour lui qu’elle commence à fréquenter les parloirs de Fresnes. « Une fois j’ai demandé à un ami s’il irait voir sa femme en prison, il m’a dit que non, parce qu’il n’était pas fou. Il n’y a que les femmes pour rester dans ces moments-là. »

Muriel se rappelle bien des trajets avec les autres femmes de taulards pour se rendre à la prison de Moulins. Les visites aux parloirs s’organisaient en groupe. Le rendez-vous était donné à 4 heures du matin pour prendre le bus au départ de Lyon. Toutes descendaient du bus avec de la nourriture planquée sur elles. « On s’est imaginé la situation inverse : nos maris prendre le bus, et se demander si on était bien nourries. Ça nous a beaucoup fait rire tellement c’était absurde. Il n’y a pas un mec qui ferait ça. » Même après la taule, Muriel restait un peu dedans, mais de l’autre côté du décor. Une autre aventure.

un business clean

Encore aujourd’hui, la prison n’est jamais loin de Muriel. Ceux qu’elle a connus pendant cette période sont restés des amis. Et le resteront. « Quand je change de vie je n’impose pas aux gens d’arrêter de me côtoyer », balance-t-elle comme une évidence en écrasant sa cigarette. Muriel ne cherche pas à effacer le passé, elle l’assume. Elle a même écrit un livre pour raconter son histoire dans lequel elle rejette l’idée que la prison marque à vie. « Ceux qui disent qu’on les pointe du doigt parce qu’ils ont fait de la taule, ils se trouvent des excuses. » Pourtant, son histoire la contredit un peu. En 2012, pour se rapprocher de son mari, elle tient une auberge dans un petit village. Les habitants apprennent son passé. « Ils m’ont fait la gueule. Je n’ai plus eu de clients et j’ai dû mettre la clé sous la porte. » Son fils aussi tire la tronche : « Il ne me parle plus depuis que j’ai fait le livre. Je lui ai dit : c’est mon histoire, j’en parle si je veux ».

Les clients de son nouveau restaurant, eux, l’ont félicitée. Pourtant, Muriel appréhendait leur réaction. « J’avais peur que les clients se sentent trahis, comme si j’avais donné une fausse image de moi-même pendant toutes ces années », confie-t-elle. Sa copine Françoise, assise à ses côtés, l’a toujours soutenue : « Les personnes qui la côtoient sentent vite qu’elle a eu beaucoup de souffrances dans sa vie, qu’elle a connu des épreuves. Elle fait preuve de beaucoup de courage en en parlant. »

Elle n’avouera jamais avoir eu besoin de courage pour raconter le passé. Muriel préfère montrer la prison comme une aventure plutôt qu’un enfer. Hors de question de faire pleurer dans les chaumières avec son histoire. En guise de provocation, elle lance même qu’elle préférerait retourner en prison plutôt que de se retrouver un jour dans une maison de retraite minable. « Mais à choisir, je préfère la prison de l’époque. L’époque de la tinette et du broc d’eau. On avait moins de confort, pas de portable et d’accès à Facebook, mais au moins il y avait du respect entre les surveillants et les détenus ». Un peu nostalgique de sa vie de loubarde, Muriel est tout de même fière d’avoir réussi à s’en sortir. Fière de sa petite affaire, de son resto gastro. La petite voleuse s’est transformée en véritable femme d’affaires. Et cette fois ci, le business est clean.

*Je voulais vous dire, Muriel Ferrari. Editions La Passe du vent, 2016

Que pensez-vous de cette production ? Vous souhaitez participer à la co-construction de Sans A_ ? Votre voix compte. Donnez-nous votre avis sur cette réalisation !

Une histoire racontée par Ingrid Falquy et imagée par Hugo Ribes / Item