Ils n’ont pas toujours navigué en pèr’ peinards. Avant de retrouver un logement et une intimité de couple, Jean-Paul et Annie ont vécu plusieurs mois sur le bitume parisien. Et dans la rue, pas évident de s’aimer toutes voiles dehors.

Après avoir vogué des années sur une galère, le couple de sexagénaires a jeté l’ancre rue de la Solidarité (19e). Jean-Paul et Annie nous reçoivent dans le salon du deux pièces mis à leur disposition par l’association Les Enfants du Canal. Au milieu des quelques meubles, une collection de voitures et bateaux miniatures attirent l’attention. « Je trouve plein de choses dans les poubelles et je les retape, ça m’occupe », se félicite Jean-Paul, passionné de modélisme. A ses pieds, Folk, un petit Yorkshire, quémande l’affection de son maître malgré les fréquents rappels à l’ordre d’Annie. Leur « bébé », comme ils le nomment, a partagé toutes leurs galères. « Quand on dormait dans l’abri bus à Gare de l’est, il se blottissait dans mon sac de couchage et il grognait dès qu’il sentait un danger », se souvient-elle.

un coup de trafalgar

Le danger et la peur : deux mots qui reviennent souvent. « La rue est un océan de violence duquel on sort éclaboussé », explique Charles Lavaud, directeur des Enfants du Canal. En observant ce couple, on ne peut que lui donner raison. « Quand on était à la rue je ne dormais ni le jour, ni la nuit, et aujourd’hui, je prends des anxiolytiques sinon ça tourne dans ma tête. » Annie, les yeux légèrement fardés, a les traits tirés par la fatigue et la tristesse : « déjà moi, à la base, je suis une grande dépressive alors avec tout ça, ça n’a rien arrangé ». Accoudé à la table, Jean-Paul, le corps éprouvé par les années de rue, lui adresse un regard tendre. Leur première chute dans ce qu’il nomme avec ironie « la marmite à potion magique », c’était fin 2003. « On venait de Bordeaux et il était prévu qu’on habite chez ma belle-sœur, à Drancy, mais elle nous a finalement mis à la porte », indique Annie, amère. Ils échouent alors dans les rues de la capitale.

Après deux mois passés dehors, ce sont des années de ballottage entre centres d’hébergement, foyers et chambres d’hôtel. Six ans plus tard, ils remettent pieds à terre. « J’occupais un emploi Cotorep chez Emmaüs, Jean-Paul travaillait pour la mairie de Paris et on a trouvé un appartement rue Curial. » Mais le 10 Avril 2012, nouvelle tempête à l’horizon. «On se souvient précisément de la date parce qu’Annie venait de se faire opérer de la colonne vertébrale, précise Jean-Paul, la voix enrouée par des années de tabac. On a été expulsés de notre appartement. La préfecture devait trouver une solution mais il y a eu un problème de gestion sur notre dossier. Du coup, on s’est retrouvés une nouvelle fois à la rue. »

le désert des tartares

Ils ont beau en être sortis il y a près de quatre ans, les souvenirs, intacts, leur reviennent rapidement à l’esprit. Ils en évoquent certains d’une seule voix, parfois même le sourire aux lèvres: « Quand on habitait devant le grand hôtel face à la gare de l’Est, certains clients nous donnaient de belles sommes, des cigarettes ou de la nourriture pour Folk ». Complices et tendres, les Blanquet forment une sacrée équipe. « Il parait qu’il y a beaucoup de couples qui éclatent dans la rue mais nous, ça nous a rendus plus forts ». Mariés depuis dix-sept ans, ils sont parvenus à gérer les crises d’un quotidien particulièrement difficile. «On a pris sur nous parce que de toute façon, il n’y avait pas d’autre choix, nos seules préoccupations étaient de s’assurer que l’autre allait bien. »

Très affectés par ces mois passés dans la rue, Jean-Paul et Annie ont malgré tout réussi à donner un autre cap à leur union. « Ce qu’on a vécu a fait évoluer notre couple plus vite que la normale. Avec tout ce qu’il y a eu, notre amour s’est transformé en tendresse et en protection. » Aussi, face à la fragilité d’Annie, pendant des mois, Jean-Paul ne s’est jamais éloigné d’elle plus de quelques heures. Et quand il s’absentait, « il y avait toujours un pote qui venait lui tenir compagnie ». Dans la pièce attenante au salon, la chanson Toute première fois, de Jeanne Mas vient de démarrer à la radio. L’occasion d’aborder les « vraies » questions. « Niveau intimité, c’est vrai qu’avec la rue, ça a pris un gros coup, concède Jean-Paul. On ne pense pas à la bagatelle quand on est dans la survie permanente. »

fluctuat nec mergitur 

Et même s’il en avaient eu l’intention, pour eux, pas question d’avoir des relations charnelles dans des lieux inappropriés : « Les sanisettes, c’est dégueulasse, dans les douches c’est interdit et quand on habitait au bois de Vincennes, on dormait dans une tente, entourés de voisins ». Alors ils sont tout naturellement devenus abstinents. « Pendant huit mois, ça a été le désert des tartares, là c’était comme sœur Anne, on ne voyait rien venir. » Ce n’est qu’en débarquant rue Vésale (centre d’hébergement des Enfants du Canal) où ils ont occupé une chambre privée pendant dix-huit mois, qu’ils se sont peu à peu retrouvés.

Après avoir été longtemps séparés par des sacs de couchage, ils renouaient enfin avec un « lit conjugal ». « Au départ, quand on redécouvre le corps de l’autre, il y a un choc, on a du mal, on a quand même envie mais il y a quelque chose qui a changé, confient-ils. Les corps et la mentalité, on ne voit plus ça de la même façon. » En se remémorant cet épisode, la gêne est palpable. « Vous savez de toute façon à nos âges, on n’est plus des bêtes de sexe, c’est pas tous les jours, hein », lance Annie comme pour évacuer le sujet. A ses mots, les deux amoureux, enlacés sur le rebord de la fenêtre, éclatent de rire. Même s’ils sont toujours dans l’incertitude, le bateau Blanquet vogue désormais sur une mer d’huile.

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Une histoire racontée par Louise Audibert et imagée par Xavier de Torres