Acquittée en mai 2016, Elise* a passé un an et demi en détention provisoire. Incarcérée à 17 ans, relâchée adulte, la jeune femme à sa sortie, est très isolée. Ses principaux soutiens : son professeur en détention et son visiteur de prison. Deux ange-gardiens qui l’aident à construire sa vie après le placard.

En deux heures, une après-midi d’avril, Elise se retrouve dehors, dans une ville qu’elle ne connaît pas. « Je n’ai pas de thunes, je n’ai pas de papiers, psychologiquement c’est l’enfer et l’euphorie à la fois, je suis terrorisée. » Enfermée à 17 ans, elle sort majeure, avec une obligation de soins psychologiques et de pointer au commissariat tous les lundis. Frêle, effrayée « par le moindre bruit de voiture », Elise est paumée. Elle attend sur le parking, avec ses sacs qu’elle ne peut même pas porter seule. C’est Pierre, son visiteur de prison, qui vient la chercher. Il l’emmène manger un bout et l’accompagne au foyer. Elise restera un an dans cette « deuxième prison ». Là-bas « c’est l’enfer, c’est sale et les éducateurs sont à côté de la plaque ».

Il faut ensuite se reconnecter au monde extérieur. Tous ses papiers sont périmés, alors elle fait le tour des administrations de Lyon. Elise prend le métro pour la première fois. Elle a perdu l’habitude de rester debout et supporte difficilement la douleur des courbatures. Et toujours cette impression terrible que tout le monde « sait », comme si l’étiquette « ancienne détenue » était collée sur son front. Pourtant, avec ses mèches blondes et ses ongles soigneusement peints en rouge, on n’imagine pas que ce petit bout de femme a passé presque deux ans derrière les barreaux. D’ailleurs à son arrivée en prison, « avec mes petites lunettes et mon visage de bébé, on me disait : mais qu’est-ce que tu fais là toi ? » Maintenant c’est dehors qu’Elise a du mal à trouver sa place.

Affaires de famille 

Pierre la guide dans ce monde qu’elle ne connaît plus. Et va jusqu’à lui présenter sa famille. « Je rencontre enfin sa femme et je me rends compte qu’elle me connaît très bien, c’était comme si je faisais partie de la famille. On rigole toutes les deux, parce qu’on connaît tout l’une de l’autre sans s’être jamais rencontrées. » Elise et Pierre se sont connus à l’établissement pénitentiaire pour mineurs (EPM) de Meyzieu (Rhône). Elle voit en lui une personne de confiance. Même après son transfert à la maison d’arrêt de Lyon-Corbas, il continue de venir. Tous les mercredis après-midi, ils discutent au parloir pendant deux voire trois heures. Un petit bol d’air pour la jeune femme, très isolée. Les coups de téléphone avec son compagnon, incarcéré pour la même affaire, lui sont interdits. Quant à sa famille, elle s’est éloignée, encore sous le choc.

Incarcérée enfant, sortie adulte, Elise doit se débrouiller seule dans sa nouvelle vie. Sa mère refuse de l’aider. « A ma naissance, moi je suis arrivée dans un milieu très conflictuel et il a fallu que je me démerde avec ça : une mère pas trop présente et un père beaucoup trop d’ailleurs. » Peu à peu, Elise décroche de l’école et sombre dans la dépression. Ses psychologues lui recommandent de s’éloigner de sa famille. A 16 ans, elle vit seule dans un studio et suit un CAP petite enfance avant d’emménager avec son compagnon. Une fois le couple incarcéré, la relation mère-fille se dégrade un peu plus. Les visites au parloir sont éprouvantes. Pierre, son visiteur de prison, joue les médiateurs. A partir de l’acquittement, sa mère revient vers elle. « Une amie de mon travail qui m’a vue m’en sortir lui a dit : vous vous rendez pas compte de ce qu’elle a traversé et de comment elle se bat aujourd’hui. » Il aura fallu plus de vingt ans, mais sa mère a maintenant « des vraies attentions et pour la première fois, elle m’a dit qu’elle était fière de moi. »

Du côté de la belle-famille les relations ont, elles aussi, mis du temps à s’apaiser. « Quand on a été incarcéré avec mon compagnon, ma belle-mère me kiffait pas, elle m’a haïe. Mon copain a mis la pression à sa famille : c’est ou vous l’acceptez, ou vous ne me voyez plus. » Elise passe maintenant Noël avec ses beaux-parents. « Ma belle-mère m’a dit : si il tient, c’est parce que tu es là. On va pas enlever à notre fils la seule chose qui le fait tenir» Elise et son compagnon se sont mariés le 22 septembre dernier, en détention. Pour la cérémonie, « tout le monde a posé des congés » et les deux familles se sont revues, après une première rencontre au procès « pas évidente. »

Pierre et Victor, ses deux piliers 

Si aujourd’hui Elise mène une vie presque normale c’est aussi grâce à Victor, son prof’ en détention. Pour la première fois, quelqu’un l’encourage. Entre quatre murs elle doit travailler ou bien étudier. Malgré elle, Elise se retrouve à préparer un CAP vente « parce que c’est la seule formation proposée ». Victor découvre ses capacités, s’arrange pour qu’elle suive tous les cours et lui donne même des exercices supplémentaires. « C’était mon oxygène, j’avais rien à faire en cellule. » Une relation de confiance s’installe. Elise s’applique et obtient son diplôme. « Je l’ai eu avec une moyenne de presque 20/20, du jamais vu en détention et je reviens de loin. Avant, ça se passait mal à l’école parce que ça se passait mal à la maison. »

Elise se souvient du jour où elle a dit au revoir à Victor. Elle est en classe pour préparer son Bac quand une surveillante vient la chercher pour la faire sortir. « Tout le monde s’est mis à pleurer, Victor aussi. En prison, les contacts physiques sont interdits, mais il a dit : et puis merde, et m’a quand même serré dans ses bras. » De l’affection, elle en trouve aussi chez son autre ange-gardien, Pierre. « Il regardait les choses autrement, il me parlait de sa famille, de sa femme, de ses enfants, mais jamais de la prison. » Lui, ne la juge pas quand d’autres la regardent parfois « comme une criminelle ». Elle se souvient aussi des premiers mots de Victor le jour de leur rencontre : « Il m’a dit : enchanté !, avec un grand sourire. En prison, c’est rare ».

Lui est poli quand Elise place trois insultes dans chaque phrase. « En prison, il fallait bien s’adapter et au bout d’un moment, je ne m’en rendais plus compte.C’est les gens de l’extérieur qui nous permettent de reprendre ces codes qu’on a oubliés. » Dehors, Elise veut se débarrasser de tout ce qui lui rappelle la prison. « Je ne reporterai mes vêtements de prison sous aucun prétexte. J’ai pas de sous pour m’en racheter, donc j’en pique à droite à gauche. » La jeune femme découvre les nouvelles fringues à la mode. Mais son corps lui, n’est plus le même. Vingt kilos pris et reperdus en détention, mais sans le remarquer. En prison, les miroirs, ça n’existe pas. « On ne se regardait pas : je me coiffais plus, j’étais coupée du monde ». En sortant, Elise ne se reconnaît plus. « Je suis devenue une femme, mais je n’ai pas remarqué. »

Nouveau boulot, Nouvelle amie

Pour devenir une véritable adulte indépendante, Elise doit surtout trouver du boulot. Elle commence par enchaîner les petits jobs en intérim pendant neuf mois. « Il me fallait un CDI pour me loger ailleurs qu’au foyer. » En janvier 2015, elle en décroche un et devient aide à domicile à mi-temps. « Ils ne m’ont demandé ni compétences, ni diplômes, ni casier judiciaire, c’était parfait. C’est pas le job de mes rêves, mais c’est très bien à l’heure actuelle et il me fallait un CDI pour me loger ailleurs qu’au foyer. » Son mi-temps lui laisse l’après-midi pour réviser son Bac. Elle compte ensuite intégrer une licence en psychologie pour s’occuper des anciens détenus, « parce qu’on a tous besoin d’une soupape en sortant. »

Elise en sait quelque chose. « On est pas normaux, on est pas comme tout le monde. Les gens parlaient de leurs vacances, moi je pensais à mon procès. On est obligé de mentir, parce qu’il y a plein de cases qui manquent dans nos vies. Moi ma vie c’était la juge, l’instruction, les papiers. » Créer de vraies relations d’amitié après ça, Elise ne l’imaginait même pas. Jusqu’à ce qu’elle rencontre Marine, une collègue de travail. Un jour, elle décide de « tout lui déballer ». A ce moment là, le procès approche. Et la jeune femme, qui a déjà passé un an et demi en détention provisoire, craint de devoir retourner en prison. Marine, qui a assisté à son mariage en prison, était déjà présente lors de son acquittement. « Elle a crié de joie avec nous, elle a pleuré avec moi quand mon compagnon n’a pris que 14 ans au lieu des 25 ans requis. »

A seulement 22 ans, Elise a traversé quatre ans de calvaire judiciaire, dont un an et demi enfermée avant d’être innocentée. Si elle commence à se sentir « normale », c’est en s’éloignant, peu à peu, du monde carcéral. Mais aussi en racontant son histoire et sa détention, « pas si catastrophique ». « La prison, elle laisse des traces, elle est imprégnée en nous. Et si t’as personne dehors pour t’aider, t’es foutu. »

* Les prénoms ont été changés

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Une histoire racontée par Cécilia Sanchez et imagée par Hugo Ribes / Item