Il y a quelques années, Olivier a divorcé. Accident de parcours, ça arrive. Sac sur le dos et duvet sous le bras, il devient sans-abri. Et après ? Il ne sait pas. Olivier ne dira rien à sa famille, rien à ses amis. Pendant six mois, alors qu’il travaille le jour, il passe ses nuits dans la rue. Seul, avec son secret, et sa fierté.

« Tu sais, j’ai beau être un homme, avoir ma fierté, je caressais quand même l’espoir que quelqu’un me voie, quelqu’un que je connaissais. Et c’est arrivé au bout de six mois ». C’était un samedi matin, très tôt, en Août. Olivier était assis sur un banc, près de la Mairie de Saint-Ouen (93). « Il rentrait de boîte, il était bien fait ! Moi, tête dans le cul, 6h du mat’, j’avais été réveillé par les petits oiseaux et les premières voitures qui passaient. » Lorsque Abdallah, son pote d’enfance, le reconnaît sur le banc, Olivier se sent con. « Mais j’pouvais plus rien cacher : baluchon, valise, le bras posé sur mon duvet. J’ai craqué devant lui, et il m’a dit : Allez, viens à la maison. » Et Olivier a tout dit. Le divorce avec sa femme qu’il avait rencontré à 15 ans à la patinoire de Saint-Ouen, l’abandon de domicile, en plein mois de mars, et la rue.

Personne ne savait

Six mois après sa première nuit dehors, Olivier n’avait toujours rien dit à personne. À l’époque il travaillait dans le bâtiment, sur des chantiers. La journée il allait au boulot, et le soir, il cherchait un endroit où dormir. « Cages d’escalier, local poubelle, bancs publics, j’ai tout fait. » Tout, sauf chercher un nouveau logement : « Je n’avais vraiment pas la tête à ça », explique-t-il aujourd’hui. Olivier a même essayé de dormir sur ses chantiers, « mais une loi est passée et maintenant les chantiers sont surveillés ». Dans sa famille, au boulot, personne ne savait. Enfin tout le monde savait qu’il venait de divorcer, mais personne ne posait de question. « Là quand je t’en parle, je suis encore sur le cul en fait. À aucun moment quelqu’un de ma famille m’a dit : Viens à la maison. Et si personne se propose, bah tu te démerdes, tout simplement. » « Fierté ! » justifie-t-il. Pour son père, Olivier était à l’hôtel.

Olivier parle de la honte, du sentiment d’avoir échoué, et il ponctue toutes ses phrases par sa « fierté » : « Une fierté mal placée, dit-il. Bien sûr. Mais une fierté quand même ». Six mois de galère, « à pleurer comme un pédé, le soir, dans des cages d’escalier » et six mois solo. Même les bains-douches à plusieurs, Olivier ne les a pas supportés. « Je l’ai fait une fois, j’ai essayé. Mais plus jamais. Tant pis, je préfère remettre la douche à plus tard. T’as pas d’intimité ! Me foutre à poil devant d’autres bonhommes, moi ça me dérange. J’étais pas en prison, tu vois ? » Pas d’association, pas d’aide, pas de famille, pas d’amis. « Et je me disais, si tu te mets dans une sorte de groupe, bah t’auras pas envie de t’en sortir. Parce que les mecs de la rue, ils te poussent pas vers le haut ». Alors rien, ni personne. Olivier vivra son expérience tout seul en continuant à aller bosser avec le sourire, cerné et de moins en moins bien rasé.

« Tu dois t’en sortir »

« Mon père m’a toujours dit, si t’as un objectif dans la vie, tu vas jusqu’au bout, tu lâches pas le steak, tu lâches pas le morceau » ou encore « si t’es dans la merde, tu dois t’en sortir. Par n’importe quel moyen». Et, c’est vrai, il s’en est sorti. A aujourd’hui 37 ans il se souvient de ces petites phrases taillées à la pointe, de celles que l’on n’oublie pas, qui rythment nos doutes, mais qui ont aussi conduit Olivier à tout garder pour lui, « à faire volte-face » comme il dit, par « fierté ». Lorsqu’il accepte la main tendue par Abdallah et qu’il raconte enfin tout à son père, Olivier revient sur ces phrases et sur leur impact. « Ca a donné des engueulades de ouf, à s’attraper dans les bras en pleurant. Même là je t’en reparle ça me… voilà. C’est la vie quoi. »

Après cinq mois chez Abdallah, Olivier s’installe en colocation, et en juin dernier, il trouve un nouveau job, au NUMA, l’incubateur de Start-Ups du Sentier, à Paris (3ème). Fini les chantiers mal famés, maintenant Olivier est le « couteau-suisse » des jeunes entrepreneurs, des « start-uppers ». Tous les jours, de 7h à 15h, gros trousseau de clés en poche, Olivier s’occupe de la mise en place des salles, répare les prises, colmate les fuites, change les ampoules, relève le courrier… « NUMA, c’est le p’tit jésus dans la crèche. Y’a rien à dire ! Depuis la mécanique auto, en passant par tout ce que j’ai fait, c’est le top, c’est magique. » Olivier avoue même avoir parfois envie de monter sa propre affaire. « Mais bon, j’y vais molo, parce que si ça foire, j’veux pas retourner dans la rue ! », plaisante-t-il. Une vraie success-story comme en rêve Macron.

Métro, boulot, dodo 

Dehors, Olivier raconte que ses mois étaient inégalement scindés en deux. Les premiers jours, lorsqu’il recevait sa paye, il passait quelques nuits à l’hôtel, en banlieue. « Je peux te dire que les hôtels sur Saint Denis je les connais tous par cœur. Le moins cher c’est Formule 1, à la limite de Stains : 29€ la nuit. » Une courte période pendant laquelle Olivier refaisait le plein. « Je jubilais. Parce que t’es épuisé. T’es mort. T’es naze. T’es une carpette, un tapis. T’es en K.O. technique quand tu dors dans la rue. » Il se souvient de certains samedis, pendant lesquels il dormait jusqu’à midi, 13h. « Un vrai tour du cadran, ça m’était jamais arrivé avant. »

Et quand la fête était finie, le cauchemar reprenait. « Le pire c’était le weekend, quand arrivait le vendredi soir. » Parce qu’il y avait trois nuits et trois journées à tirer, et parce que c’est dans ces moments-là que tu rencontres « des gens sombres ». En tête, il garde une jeune nana de 17 ans, héroïnomane. « Piquée de chez piquée la pauvre, elle allait chercher jusqu’entre ses doigts de pieds. Pourtant c’était une jolie fleur. » Il dit que Paris c’est de la folie, que les gens sont cinglés. Sa seule manière de se sentir un peu protégé, c’était de retourner sur Saint-Ouen, là où il avait grandi. « Là-bas, je connaissais les lieux, je reconnaissais la rue. Psychologiquement, je me sentais un peu plus en sécurité. » Mais en retournant sur Saint-Ouen, Olivier avoue surtout qu’il espérait être vu et reconnu. Qu’il attendait la main tendue.

Aujourd’hui, au NUMA et dans sa nouvelle vie, le secret d’Olivier est toujours aussi bien gardé. Personne ne sait. Mais chaque fois qu’il retourne à Saint-Ouen voir Abdallah, « the pote » comme il dit, Olivier confie se refaire tout le chemin de l’époque, à pied. Il descend exprès à Porte de la Chapelle, et marche, jusqu’à la Porte de Clignancourt. « C’est une manière de me dire : T’y retourneras pas. Enfin, pas comme ça. Surtout vers Clignancourt quoi, c’est vraiment pas rose. » Il raconte qu’il y voyait des femmes « se faire taper dessus ». « Mais tu fais rien. Tu bouges pas. Tu prends ta valise et tu marches, tu fermes ta gueule, et tu serres les fesses. Je veux plus de ça ».

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Une histoire racontée par Alice Babin et imagée par Benjamin Girette