Des sorties au musée, des rencontres avec des astrophysiciens, des cours de yoga… Entre quatre murs mais aussi après la taule, l’association Champ Libre s’efforce de créer du lien social entre les “étiquetés prison” et le monde extérieur.

« Tu t’es inscrit pour l’aquarium samedi ? » Il est 20 heures, Kamel déambule dans les couloirs, une feuille de papier et un crayon à la main. Il toque aux portes et interpelle tous ceux qu’il croise. Nébo, assis dans la salle commune, un petit sourire en coin, regarde son pote s’agiter : « il a passé sa journée à harceler les gars dans leur chambre pour qu’ils s’inscrivent à la visite de samedi. » Les gars, ce sont les résidents du centre d’hébergement de l’Îlot, situé dans 20ème arrondissement de Paris, presque tous passés par la case prison.

C’est le cas de Kamel et Nébo. Tous les deux ont choisi de s’engager bénévolement dans l’association Champ Libre. Et samedi après-midi, ils iront avec le groupe admirer les petits et les gros poissons qui tournent en rond derrière une vitre dans l’immense aquarium de la Porte Dorée. Au centre de l’Îlot, Champ Libre multiplie ses activités sans trop de moyens, de la visite du quartier guidée par une architecte et une paysagiste, à la conférence d’astrophysiciens en passant par la rencontre avec Bernard Seret, requinologue. A chaque atelier, c’est une petite dizaine d’anciens détenus qui montrent leur nez, écoutent, participent, s’en vont, reviennent. Comme ils veulent.

au-delà des murs

Partie de rien, l’association Champ Libre fête aujourd’hui ses trois ans. Ils sont vingt jeunes, tous bénévoles, à traverser les murs des prisons ou des centres d’hébergement pour sortir de l’apathie détenus et anciens détenus en manque de lien social. A 28 ans, Mai-Liên, co-fondatrice de l’association, consacre une bonne partie de son temps libre à organiser des activités pour les gars de l’Îlot mais aussi pour d’autres, toujours incarcérés. Elle a souhaité proposer autre chose à ce public toujours plus marginalisé à l’intérieur comme à l’extérieur. « Les offres pour les femmes en prison c’est la cuisine, la couture, la culture et l’art plastique. On a voulu diversifier tout ça, pour les femmes mais aussi pour les hommes. »

Un soir d’octobre, comme souvent après le dîner, la salle commune du Centre de l’Îlot est presque vide. La plupart des résidents sont dans leur chambre. Au mur, des petites affiches annoncent : « Tout, vous saurez tout sur la fraude fiscale », avec en-dessous, une photo de la journaliste Elise Lucet. La salle s’anime pour accueillir l’« apéro-débat ». Cinq jeunes filles, dont deux membres de Champ Libre débarquent, s’activent et déplacent les tables dans la bonne humeur. Certains résidents s’attendent à voir la super enquêtrice de France 2. Ils n’ont pas l’air trop déçus en saluant Mathilde, 28 ans, spécialiste de la dette, du développement et des droits. Ce soir, c’est elle qui anime le débat sur l’évasion fiscale.

Autour de la table, résidents, associatifs et amis venus pour l’occasion, débattent. « On a qu’à arrêter de payer nos impôts », lance quelqu’un. Kamel s’indigne : « on en parle jamais de tout ça au moment des élections. » Nébo, taquin, ne rate pas l’occasion de jouer le cynique : « Moi, ça m’intéresse les paradis fiscaux, si jamais je crée une entreprise ». L’assemblée éclate de rire. Mathilde évoque le boycott comme moyen de protester et un des résidents lui rétorque en rigolant « ouais, enfin vous dites ça mais vous nous avez rapporté du Coca-Cola et de l’Ice Tea… »

sortir de sa piaule 

Chaque semaine, le centre s’anime un peu avec les ateliers ou les sorties organisés par Champ Libre. Kamel, celui qu’il a préféré, c’était celui au Freegan Pony, la cantine participative qui squatte à Porte de la Villette. Nébo, lui, est un fidèle des cours de yoga du dimanche. Même quand les autres le lâchent, il accepte de se contorsionner, transpirant, en équilibre sur une jambe pour maintenir la position « Aigle » face aux professeures Ziben et Alice. Jean-Louis, 53 ans, a essayé une fois mais « après faut assumer les courbatures. »

Kamel, hébergé mais aussi bénévole de Champ Libre, a décidé de les aider à motiver les foules. Il fait maintenant le lien entre l’association et les autres résidents. Il prend son rôle très à cœur jusqu’à avoir parfois « l’impression de jouer au flic. » Le jeune homme tient à ces petits moments d’ouverture, pour lui et pour les autres. « C’est bien ça les fait sortir de leur piaule, plutôt que de passer la journée à boire, fumer ou jouer à la playstation » explique-t-il. Il s’en amuse et raconte la sortie organisée dans le quartier : « Y en a un qui s’est mis à rouler un joint et une des intervenantes était choquée, elle a dit à sa copine : regarde, il fume de la drogue. Et puis un autre s’est mis à la draguer… Des gosses ! »

ne pas replonger

Le « lien social » voulu et développé par Champ Libre, ce sont ces rencontres entre deux univers peu habitués à se croiser. D’un côté détenus et anciens détenus. De l’autre, journalistes, astrophysiciens, cartographes…. La rencontre permet de se confronter et, si possible, de se mélanger. Au mieux les préjugés tombent des deux côtés, au pire on assiste à une conversation houleuse dont les éléments de dispute seront discutés aux prochains ateliers. « Les personnes en situation d’isolement ont souvent un discours très critique sur le système dont ils sont exclus, explique Mai-Liên. Ils sont particulièrement méfiants envers les sphères de pouvoirs, les médias ou les métiers du politique et donc on sait qu’à un atelier avec des journalistes, par exemple, ça va clasher. » Mais c’est le jeu.

Mai-Liên en est convaincue, « c’est au citoyen lambda de lutter contre l’exclusion sociale et de nous d’aider à déconstruire les préjugés pour inciter à l’action. » Avec comme objectif : « faire en sorte que la société civile soit prête à donner une deuxième chance. » Notamment pour éviter aux gars de replonger. Pour l’instant, le pari de Champ Libre semble réussi et ce n’est pas Jean-Louis qui dira le contraire : « Elles font un boulot fantastique, ça change notre quotidien. »

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Une histoire racontée par Clotilde Alfsen et imagée par Hélène Bléhaut