GRANDES ENTREPRISES : FAIRE BOSSER LES TAULARDS À L’INTÉRIEUR, ET À LA SORTIE ?

PAR CLOTILDE ALFSEN ET GUIDUCH
LE 2 NOVEMBRE 2016

 

Dedans, ils bossaient pour de grandes boîtes pour des salaires de misère. Une fois dehors, ils sont gentiment remerciés par les entreprises. Pour les ex-taulards, trouver du boulot à la sortie, c’est le parcours du combattant. L’association « SPILE » avec sa Charte des entreprises a souhaité faire un geste pour la réinsertion. Ses membres, sept grandes entreprises privées sont prêtes à recevoir les ex-taulards en entretien. Au croisement des deux mondes, ça donne quoi ?

Le CV est refait, avec un trou bien visible, l’inscription à Pôle Emploi est terminée. L’attente commence avec l’espoir d’obtenir un entretien, un boulot, une vie « normale ». « Sortir de prison, intégrer l’entreprise », c’est la promesse de l’association « SPILE ». Un engagement pris par sept gros groupes privés : M6, JCDecaux, Randstad (roi de l’intérim), Lafarge, Vermeer Capital (fonds d’investissement), Stream Global Service, et Sodexo. Ces sept géants ont décidé de tendre la main vers le monde carcéral et de donner un coup de pouce aux ex-détenus qui en sortent. Une aide bienvenue puisque c’est plus de 70 000 personnes qui sortent de prison chaque année, les poches vides, la fierté dans les chaussettes, et l’espoir assez vague de trouver un boulot.

le temps c’est de l’argent 

A la sortie de prison, c’est le Service Pénitentiaire d’Insertion et de Probation (SPIP) qui doit aider ses anciens résidents à trouver du travail. Ces derniers héritent tous d’un Conseiller Pénitentiaire d’Insertion et de Probation (CPIP). « Ma CPIP elle a rien foutu pour moi, c’est une juge qui m’a aidé à trouver une place en centre d’hébergement, alors que c’est pas son boulot » se plaint Kamel, 33 ans. Les CPIP ont chacun sur les bras 150 à 200 dossiers. Pas évident de bien faire les choses. Alors, heureusement, une myriade d’association aide aussi pour le suivi social (obtention de la CMU, inscription à Pôle Emploi, recherche de logement, etc.).

Mais pour gérer tout ça, il faut du temps. Et le temps, les entreprises vous le diront, c’est de l’argent. Alors quand une entreprise ouvre un poste, réclame un candidat pour le lendemain, l’ex-détenu devient la tortue dans la course à l’emploi. Et, s’il arrive à l’étape finale de l’entretien, il faudra faire oublier le trou dans le CV. Certaines entreprises n’y prêtent pas attention quand, pour d’autres, c’est éliminatoire. Les boîtes qui pinaillent le moins ? Celles des emplois « en tension », comme la restauration, le bâtiment ou l’hôtellerie. Le genre d’entreprises qui demandent le plus de candidats, le plus régulièrement, et avec le moins de qualifications nécessaires…

« Spile » à la rescousse 

Du haut de sa tour à Neuilly-sur-Seine, Nicolas de Tavernost, président de la chaîne de télévision M6, a décidé de s’intéresser au monde carcéral. C’est lui qui, avec l’Institut Montaigne et l’association L’Îlot, est à l’origine de la création de SPILE. Le dirigeant de la chaîne privée passe alors un coup de fil à ses homologues, têtes des empires JCDecaux, Lafarge, Sodexo, et quatre autres pour les inciter à s’intéresser aux ex-détenus. Et ça marche. En avril 2013, les sept géants se réunissent autour de la table et décident de créer l’association. « Plutôt que de lancer une campagne pour l’éducation des jeunes filles dans le monde, on a décidé de donner une seconde chance aux anciens détenus », se félicite Isabelle Verrecchia, déléguée générale de la fondation M6. Comme le site de l’association le précise : « 63% des personnes libérées en fin de peine sans contrôle et sans suivi connaissent une nouvelle condamnation dans les cinq ans. » L’objectif est donc de « sortir de ce cercle vicieux » et de mener les anciens détenus vers l’emploi. Pour quels résultats ? L’association SPILE porte la Charte de réinsertion, une charte en vue d’inciter les entreprises à employer les sortants de prison. Une signature et puis… Impossible de savoir quelles sont les entreprises signataires et les réalisations obtenues.

Une chose est sûre, SPILE comptait une seule et unique salariée, en charge de faire le lien entre les ex-détenus, les associations d’accompagnement et les entreprises. Une seule paire de mains pour gérer les dossiers, négocier avec les entreprises et faire passer un entretien préalable aux candidats. Cette salariée a donc décidé, au bout de deux ans, de quitter l’association et de rejoindre le Groupe Ares (groupe d‘entreprise d’insertion). Contactée par Sans A_, elle n’a pas souhaité s’exprimer sur SPILE. Du côté de la fondation M6, on promet qu’elle sera remplacée en janvier 2017. En attendant, l’accompagnement des anciens détenus est en stand-by. « La réinsertion ne tient pas à grand-chose, il suffit d’une main tendue… » assure malgré tout la représentante de la Fondation M6. Quand il s’agit d’installer leurs ateliers en prison, les entreprises sont en revanche, nettement moins frileuses.

le travail c’est la santé

De grandes entreprises de prêt-à-porter, de pièces détachées de voitures, des fédérations sportives… Nombreuses sont les marques françaises présentes entre les murs des prisons qui profitent d’une main d’œuvre pas cher sans besoin de délocaliser à l’étranger. En prison, 23% des détenus travaillent. L’entreprise fait des économies, le prisonnier se forme et augmente ses chances de trouver un boulot. Mais en prison, le droit du travail, c’est relatif. L’article 717–3 du code de procédure pénale explique que “les relations de travail d’une personne incarcérée ne font pas l’objet d’un contrat de travail”. La norme voudrait que les détenus soient payés 20 à 40% du Smic mais en pratique, ça peut descendre jusqu’à 15%.

Ce que SPILE a permis, c’est de créer un lien depuis l’atelier en prison vers la sortie chez JCDecaux. Le projet est porté par l’association et il a fonctionné. Vélocity, filiale de JCDecaux qui prend en charge la réparation des « Vélib’ » à Paris s’installe dans les murs de la prison de Villepinte, forme des prisonniers et les engage à la sortie. JCDecaux est membre du Conseil Administratif de SPILE et a organisé le projet dans une grande transparence. Contrairement à d’autres boîtes qui préfèrent ne pas s’en vanter, c’est assez fièrement que Thierry Raulin, directeur des ressources humaines du groupe, en parle. Ils ont commencé en décembre 2013 à faire rentrer des « Vélib’ » dans la prison de Villepinte. 44 vélos y sont réparés chaque semaine dans des ateliers « copies conformes de ceux de l’extérieur » assure Thierry Raulin. Lui, assure qu’« il n’y aucun avantage financier à cette organisation. » Les candidats à la formation sont sélectionnés par Sodexo Justice, investi de longue date dans l’univers carcéral. Pour la rémunération « elle est supérieure au minimum donné en la matière » dans un objectif « d’impliquer les travailleurs. » Au bout du compte, c’est 25 détenus formés et trois embauchés depuis le début du projet. Un seul toujours en poste.

les bonnes intentions ne suffisent pas 

Pour ce qui est de SPILE, Thierry Raulin l’admet lui-même « faire signer des chartes c’est bien, mais il faut un peu plus que des bonnes intentions. » Au sein de SPILE, il n’y pas d’obligation de résultats, et chacun fait ce qu’il peut. A sa manière, JCDecaux a fait sa part. Reste aux six autres à afficher leurs résultats. « S’il n’y a pas d’engagement de l’entreprise, à quel moment un DRH va prendre le risque d’engager un ex-détenu ? » D’après Thierry Raulin : « soit il faut un DRH sur-motivé, soit que ça vienne d’en haut. »

Malgré l’investissement de ses membres, l’association SPILE peine à convaincre par ses résultats. «Il faut un travail militant permanent ! Partir des candidats et chercher des entreprises qui accepteraient de les embaucher » explique Xavier Perissé, président et membre fondateur de l’association Justice 2e Chance. L’association s’efforce de trouver du travail pour une soixantaine d’anciens détenus. Ses membres luttent contre les délais imposés par la justice. « Le temps que vous trouviez un travail au gars, il a déjà recommencé son business », regrette Xavier Perissé. Au bout du compte, pour une entreprise, investir dans les prisons semble plus rentable qu’à la sortie. Choisir d’embaucher un ancien taulard relève finalement de l’engagement citoyen.