RESTER PROPRE, MÊME SUR LE BITUME

PAR LOUISE S. VIGNAUD ET LOU BOSSARD
LE 19 SEPTEMBRE 2016

 

D’un côté il y a Denis. De l’autre, Pierrot. Deux tempéraments drôles et généreux. Il y a encore deux ans, jamais ces hommes ne se seraient retrouvés accolés dans un article de presse. Mais aujourd’hui, tous deux vivent dans la rue, à Paris. Pierrot sur un matelas face au Carrefour Market des Maraîchers (20ème), Denis sur un bout de pelouse des jardins de la place d’Italie (13ème). Malgré leur situation, les deux hommes cherchent le moyen de rester digne. Et la dignité, ça passe aussi par le fait de pouvoir se laver, se sentir propre. Etre bien dans son corps pour être bien dans ses pompes.

Le premier est né à Villejuif en région parisienne. Le second a grandi dans le Sud, près d’Avignon. Denis a toujours été du côté des ouvriers. « Sur toutes les questions sociales, je suis rouge vif », explique celui qui menait les luttes des associations de chômeurs, à Lille, face à Pierre Mauroy dans les années 90. Pierrot, commercial free-lance pendant des années, a monté sa boite de pub en 1991. « J’ai toujours été mon propre patron », lance-t-il fièrement. Mais la crise économique de 2008 est passée par-là. Pierrot a dû mettre la clé sous la porte et depuis deux ans, il dort dehors.

Le bitume de France, Denis aussi connaît bien. Cinq ans à dormir sur le trottoir lillois, plusieurs mois à Nantes et puis Paris depuis deux ans. Le bonhomme n’a pas de diplômes et peu de formations. Cela ne l’empêche pas d’aimer la littérature et la philosophie. Parmi ses ouvrages préférés figure l’Histoire de la folie à l’âge classique de Foucault. Enfant de la DDASS, Denis s’est fait tout seul mais cela n’a pas suffi. Après plusieurs mois de chômage et la perte de son logement, Denis est devenu sans-abri.

Pierrot et Denis n’ont pas encore été trop maltraités par la rue. Du moins, ça ne se voit pas. A respectivement 53 et 57 ans, les deux hommes présentent bien et mettent un point d’honneur à rester propre. Pas toujours évident quand on vit dehors. A chacun sa technique.

20 minutes de détente par jour 

Pierrot a bien choisi son coin. Les bains-douches situés à trois rues de son petit chez lui rue des Pyrénées (20ème) ont été rénovés il y a deux ans, à peu près au moment où il a atterri dans la rue. Et là-bas, « c’est toujours nickel et les gens qui s’en occupent sont sympas, sociables et ouverts ». La journée de Pierrot est réglée comme du papier à musique. Réveil aux aurores et manche dès l’ouverture du Carrefour Market de la station de métro Maraîchers. Puis douche à 13 h avant de passer, une heure plus tard, à la médiathèque voisine pour faire la lecture. Pierrot se rend aux bains-douches avec son nécessaire de toilette coffré dans la poche intérieure de son cuir. « C’est à toi d’emmener ton dentifrice, ton shampoing, ton savon. Mais si t’en as pas, y’a toujours quelqu’un pour te prêter le sien. » Vingt minutes de douche réglementaires, mais « si t’es connu tu peux y rester trois quarts d’heure-une heure, personne vient t’emmerder ».

Arrivé aux bains-douches, Pierrot attend son tour, assis sur un des petits bancs situés à l’entrée. Il lui faut le feu vert des employés avant d’entrer dans l’une des soixante cabines mises à la disposition des usagers. « Dans la cabine, y’a un endroit sur le côté où on peut se changer et laisser nos affaires au sec. » Sous la douche, Pierrot se nettoie le corps, se lave les dents et se rase. « Je me suis toujours rasé sans glace et sans crème. Je me sers pas du lavabo, c’est plus simple de le faire dans la douche.». Mais attention, technique de travail oblige, Pierrot ne se rase qu’une fois tous les deux ou trois jours. « Si on est un peu mal rasé ça passe mieux pour faire la manche. Si on se rase tous les jours ça fait trop luxueux. »

Pierrot a besoin de moments de répit. Du lundi au vendredi, il économise l’argent de sa manche pour se payer une ou deux nuits d’hôtel le week-end. « Psychologiquement, j’ai besoin de ça pour le calme et la sérénité. Pour m’isoler et plus entendre les voitures et les gens passer dans la rue. » Pierrot fait toujours en sorte de prendre une chambre avec salle de bain et baignoire. « Ca fait vraiment du bien. Avant d’être dehors, j’étais relativement aisé, je prenais beaucoup de bains. Donc quand je suis à l’hôtel, je prends un bon bain, je fume une cigarette, c’est un bien-être, un confort que, malheureusement, on a plus dans la rue. »

La fontaine a des yeux moqueurs

Denis, lui aussi, s’est offert un petit plaisir. Il y a quelques jours, il est allé chez le coiffeur et en a profité pour se faire tailler la barbe. « Il me restait un peu de thunes, j’ai payé 20 euros, j’ai laissé un euro de pourboire. Royal ! ». Et ce genre de moments « grand luxe » sont plutôt rares. Pour sa toilette, Denis qui dort sur une des pelouses de la place d’Italie, se rend à la grande fontaine du rond point. Il s’y lave et y nettoie aussi ses vêtements qu’il fait ensuite « sécher au soleil, s’il y en a ». Quand il s’agit de se laver le corps, il fait du mieux qu’il peut pour ne pas indisposer les passants. « J’essaye de faire en sorte qu’il n’y ait personne sur la place. Mais s’il y a des gens, bah, je le fais quand même mais je suis pas un exhibitionniste. »

Avant, Denis se rendait aux bains-douches. Mais après une longue période de fermeture, il a pris l’habitude de se laver à la fontaine. « En plus, y’a pas mal de bains-douches parisiens qui sont infréquentables. Donc moi ça ne m’intéresse pas d’aller ailleurs. » Denis tient à son quartier. Il a grandi à quelques pas et a même habité dans l’une des tours qui dominent la place d’Italie. Mais du haut des tours de trente étages, le Parisien a dégringolé sur le trottoir et se lave désormais dehors, à la vue de tous. Cela lui vaut parfois la moquerie des passants. « L’autre jour, y’avait des jeunes qui se marraient, ils se foutaient de ma gueule ces cons, alors que je faisais attention. Donc je leur ai montré ma bistouquette et je leur ai dit : qu’est-ce que vous voulez voir ? 

Les moqueries, les regards gênés ou outrés, Denis connaît bien. La bêtise des autres, il s’en accommode et assure avoir « les épaules hyper solides ». Il se considère d’ailleurs bien plus propre que ses congénères. Les passants qui s’assoient parfois sur les bancs et les pelouses de son petit jardin ne s’embarrassent pas trop du nettoyage. « Hier matin ça m’a fait chier parce que je me suis réveillé et autour de moi c’était inondé de merdes. Des cannettes de bière, de la merde, des trucs de KFC. J’ai dit au type qui vient nettoyer à 6h du mat’ : excuse moi mais tout ça c’est pas moi. Tu me connais, moi ma merde je la nettoie. Il m’a dit : t’inquiètes pas Denis je te connais, y’a pas de problème avec toi. »

Depuis près de 20 ans, Denis alterne périodes de rue et périodes à l’abri. Et aujourd’hui, il confie en avoir assez. « Des fois, quand je vois les gens qui vont travailler, j’ai honte vis-à-vis d’eux. Je veux bien aller laver les chiottes à leur place s’il faut. » Denis est en train de faire refaire ses papiers qui lui ont été volés il y a quelques jours. Il espère pouvoir bénéficier du RSA et ainsi se mettre à l’abri. A partir de ce moment-là, il pourra plus facilement retrouver un petit travail. Peu importe lequel, il prendra « ce qu’il y a ». Pierrot lui est en train de négocier avec le gérant de l’hôtel où il a l’habitude de passer ses fins de semaine. Il aimerait obtenir une sorte de bail mensuel pour une chambre pas chère. « Ca semble en bonne voie ». Une lueur d’espoir au bout du tunnel et sûrement beaucoup de bains en perspective.